Bertrand Cantat, Cahuzac : la condamnation a-t-elle une fin ?


Articles / samedi, décembre 15th, 2018

Bertrand Cantat : un exemple introductif

Sans que cela n’influence la suite du billet, Bertrand Cantat en quelques mots c’est le chanteur de Noir Désir, un groupe au franc succès, connu pour la qualité de son écriture, de ses interprétations [1] et son engagement à gauche.

Le groupe est connu pour des textes dénonçant par exemple les dérives d’un monde capitaliste devenue le chantre de la consommation, comme le rappel le texte de L’homme pressé :

« J’ai les hommes à mes pieds, huit milliards potentiels de crétins asservis. Je suis un militant quotidien de l’inhumanité, des profits immédiats, des faveurs des médias, moi je suis riche, très riche, je suis dans l’immobilier. Je sais faire des affaires, il y en a qui peuvent payer. Les cordons de la bourse se relâche pour moi, il n’y a plus de secret, je suis le roi des rois. J’adore les émissions à la télévision : pas le temps de les regarder mais c’est moi qui les faits. On crache la nourriture à ces yeux affamés. Vous voyez qu’ils demandent, nous les savons avides de notre pourriture. Mieux que d’la confiture à des cochons » [2]

Le 27 juillet 2003 dans la chambre d’un hôtel en Lituanie une violente dispute éclate entre Bertrand Cantat et Marie Trintignant, avec qui la relation est tumultueuse. Selon les médecins légistes, 19 coups dont 4 à la face, donnés à poings fermés, à l’origine d’une fracture du nez, de lésions internes et d’un oedème cérébral sont portés par le chanteur. Il l’a porte alors jusque dans son lit avant d’appeler le frère de Marie Trintignant lui expliquant qu’il l’a frappée. Le frère les rejoints, appelant les secours lorsqu’il prend conscience que l’état de sa sœur s’aggrave. Marie est admise à l’hôpital dans un coma profond, accompagnée par les deux hommes. Bertrand rentre à l’hôtel, où il tente de se suicider en avalant tranquillisants et antidépresseurs. Il subira à l’hôpital un traitement de désintoxication lourd. Malgré son état critique, Marie est rapatriée en France où elle décède des suites de ses blessures le 1er août 2003.

Bertrand Cantat est condamné le 29 mars 2004 à huit ans d’emprisonnement par la justice Lituanienne, peine qu’il effectue en France. L’affaire connaît une forte médiatisation, les différents avocats communicants par médias interposés. En octobre 2003, avant le procès, est publié un réquisitoire contre Bertrand Cantat : Marie, ma fille.

En 2007, pour bonne conduite, Bertrand Cantat bénéficie de plusieurs permissions de sorties et le 15 octobre, la libération conditionnelle lui est accordée après avoir purgé la moitié de sa peine à la condition qu’il suive un traitement psychologique, se soumette à des mesures judiciaires sur un délai d’un an et ne s’exprime pas publiquement sur l’affaire. La mère, opposée à la libération, envoi une longue lettre au juge d’application des peines et signe une tribune dans le Figaro dénonçant le « signal négatif » envoyé à l’opinion publique en matière de violences faites aux femmes.

En 2011, le contrôle judiciaire prend fin, la condamnation considérée comme entièrement purgée, huit ans après l’homicide.

Le retour sur scène

Son retour sur scène est vue comme une provocation. En octobre 2017, la sortie de son album en solo Amor Fati est entaché par le contexte de l’affaire Weinstein et de la dénonciation des violences faites aux femmes. On reproche au Point et au journal Les Inrockuptibles la publication de deux articles sur le chanteur ainsi que d’accorder une couverture médiatique à cet auteur possédant un passé judiciaire. Des associations féministes dénoncent le retour sur la scène et la mise en lumière de l’artiste.

La même année, de nouvelles accusations de violences conjugales envers une ex compagne sont portés par des journaux ce qui donnera lieu à l’ouverture d’une enquête préliminaire lancée en juin 2018 par le parquet de Bordeau [3].

Le poids de la condamnation doit-elle encore peser une fois la peine purgée ?

Bien qu’il porte le nom de Bertrand Cantat dans le titre, le but de ce billet n’est pas de prendre une quelconque position autour de l’affaire Bertrand Cantat. Il ne s’agit ni de le défendre, ni de l’accuser. De toute manière, mon rôle n’est pas, et ce n’est le rôle de nulle personne en dehors de la justice, d’abroger ou de rendre justice. D’ailleurs, qu’elle nous convienne ou non, que l’on juge la peine trop lourde ou trop légère, justice a été rendue en notre nom. C’est ainsi que fonctionne la justice : par délégation. Si je fais cette précision, c’est que dans nos sociétés de l’émotionnel, les passions se déchaînent et se cristallisent autour de sujet sensibles. La violence faite aux femmes est l’un d’eux. Et il serait faux de m’accuser d’aborder une quelconque connivence pour toute forme de violence. L’objectif de ce billet est plutôt de partir de l’exemple particulier que représente le cas de Bertrand Cantat pour tenter de décortiquer les réactions suites à son retour sur scène. D’une manière plus générale, l’idée est de savoir si le poids de la condamnation doit encore peser une fois la peine purgée ?

A ceux qui me reprochaient de prendre l’affaire à cœur, d’être complaisant avec les auteurs de toutes formes de violences, ou me verraient être la victime du syndrome de Stockholm, j’ai écris deux billets expliquant en quoi la justice peine à défendre les victimes des violences conjugales : « Affaire Jacqueline Sauvage : pourquoi la lettre de l’avocat général se trompe ? » et « Affaire Jacqueline Sauvage : droit de réponse sur les violences conjugales » qui tentait de répondre aux retours que j’avais eu et à cette incompréhension horrible à laquelle je me heurtais de la part de ceux qui n’avaient jamais ni connu ni subi ces violences et qui me répondaient alors avec la plus grande démagogie.

« Le pire réside surtout dans la difficulté à expliquer cette violence à des personnes ignorants peut-être tout de ces problématiques. Dans la plupart des cas on se heurte à un argumentaire déjà préparé sur lequel on chute encore et encore. On reçoit toujours les mêmes arguments indiquant que les preuves sont faciles à trouver, qu’il suffit de porter plainte ou de partir tout simplement. Et c’est assez dépitant car on se retrouve avec une réalité que personne ne comprends et qu’on est la seule à connaître. A l’image de ces patients souffrants de maux bien réels mais que la médecine peine à expliquer. Un Étranger que l’on ne comprends pas et que l’on juge davantage sur son apparente indifférence émotionnel que vis-à-vis du crime qu’il a commis. Un être soumis à la vindicte populaire de la manière la plus injuste qui soit. Une victime sur laquelle on impose une vérité qui n’en est pas mais que le monde a choisi pour elle. A ces personnes atteintes du SIDA par « leur faute », s’ajouterai donc ces conjointes et conjoints malmenés du fait de leur propre volonté. Sans doute aurions nous nous-même éprouvé de la difficulté à saisir l’ampleur de la problématique si nous n’avions pas subit dans notre chair et dans notre âme le cas rapporté » [4].

Aussi en avais-je conclus :

« La violence conjugale est souvent une emprise que le bourreau n’abandonne pas facilement. Le premier combat que l’on gagne c’est d’oser en parler. Ces violences, j’ai eu l’occasion de partager ma vie avec des personnes l’ayant subit. La justice n’est, dans sa constitution même, que peu apte à gérer ces situations car la charge de la preuve incombe à l’accusation. Cette situation est souhaitable, mais un problème se pose dans le cadre des violences conjugale où seule une des deux facettes est présentée au juge. Le visage d’un bourreau devenu agneau. Et c’est exactement là où l’avocat général se trompe : dénoncer le silence des victimes c’est ne pas prendre en compte l’emprise qui peut peser sur elles. Comme si oser parler, gagner en lucidité sur la situation que l’on subit était aisé. Et cette belle lettre écrite alors par l’avocat général (que je comprends), qui n’est plus seulement une lettre destinée à Jacqueline Sauvage, mais à l’ensemble des victimes de violences conjugales, je la prends selon ma propre sensibilité comme un mépris exprimé envers les victimes qui n’ont pas la force de s’exprimer. Existe-il une solution à cela ? Faut-il changer le système judiciaire ? Je n’ai pas la réponse.

Lorsque le divorce est prononcé, ce n’est pas seulement un mari ou une épouse que l’on perds mais aussi la garde de ses enfants, une maison, un salaire, un être dont on est devenu dépendant, mais aussi ses repères. Tout est à reconstruire. Un saut dans l’inconnu qu’il peut être difficile d’effectuer lorsqu’on nous a ôté toute confiance en soi. On se sent tout simplement démuni, impuissant face à un monde qui n’offre aucun recours et qui ne peut nous venir en aide.

Mon constat à moi est assez terne. On ne peut espérer de justice, que l’époux violent soit un jour puni par un quelconque tribunal. Cela laisse un goût amer à ceux qui ne parviennent à gagner l’état d’indifférence vis-à-vis de ceux qui les ont maltraités. Tout juste doit-on s’estimer heureux le jour où enfin, on parvient à s’enfuir, ou le calvaire prends fin, à la grâce d’un divorce ou lorsque le bourreau nous délaisse enfin pour disparaître de notre vie.

Enfin je souhaite revenir sur cette phrase : « La justice s’exerce pour éviter la vengeance des victimes et pour punir à leur place ». Dans le cas des violences domestiques il ne s’agit bien souvent pas de vengeance, mais simplement de mettre un terme à une souffrance contre laquelle on ne sait comment lutter. Sans doute oserais-je parler de légitime défense si mes connaissances pénales ne se limitaient pas à l’exercice de ma simple curiosité personnel.

Par ce texte je ne fais pas l’apologie du meurtre. Cela est évident mais encore faut-il le rappeler. Ce geste est inacceptable et ne peut être toléré. Je n’ai pas non plus à me prononcer sur le procès du Jacqueline Sauvage. Ce billet est juste un cri exprimé contre ceux qui ignorent tout de ces situations, et selon qui il est « pourtant si simple de sortir » [5].

A ceux donc, qui m’accuseraient toujours après la lecture de ces lignes de faire preuve de complaisance envers ces bourreaux, changeons l’exemple initial et intéressons-nous à l’affaire Cahuzac. Reprenons pour cela l’échange entre Maître Eric Dupond-Moretti et Yann Moix dans l’émission On n’est pas couché [6] :

EDM – « Il m’a dit : “Je n’ai aucune excuses”. Ce serait un scandal qu’il aille en prison parce qu’il y a déjà le tribunal de l’opinion public qui l’a condamnée et sévèrement condamné. Ce type n’a plus de vie – je ne veux pas en dire plus. Effectivement lors de notre première rencontre il m’a dit “je n’ai aucune excuses”. C’est un homme qui va mal sur le plan psychologique et psychiatrique. Parce que c’est très difficile à vivre. Il est pariat, le mouton noir, tous ses amis ont fuis, vous imaginez les politiques c’est pas forcément tous des courageux. C’est très compliqué pour lui. Et moi je lui dis presque stupidement : mais vous n’avez tué personne. Il me dit : “Si ma famille et moi”. J’ai plaidé ça. Je peux en parler parce que je l’ai plaidé ».

YM – « Maître il y a quelque chose de très contradictoire dans ce que vous venez de dire. Tout à l’heure on a dit que l’opinion n’avait pas à influer sur les tribunaux. Et là vous dites : non il ne peut pas aller en prison avec tout ce qu’il a déjà subi de la part de l’opinion ».

EDM – « Mais ce n’est pas du tout la même chose. Ce n’est pas bête mais ce n’est pas vrai. L’opinion publique ne peut pas rentrer et forcer la porte d’un tribunal ».

YM – « Mais donc peu importe ce que lui fait subir l’opinion publique, le tribunal n’en tient pas compte ».

EDM – « Ce n’est pas vrai, ça c’est sur le terrain des principes. En vérité le tribunal il est fait d’hommes, de femmes et les avocats sont des hommes, des femmes, qui sont évidemment perméables à ce qu’ils entendent. Le rêve absolu c’est qu’il y ait une porte étanche [7]. Je sais que ce n’est pas vrai. En revanche je ne vois pas en quoi c’est contradictoire avec le fait de dire que Cahuzac à très lourdement payé le prix que lui a fait payer l’opinion publique. Cahuzac à un moment il n’est plus un politique, il n’est plus personne. C’est très compliqué pour lui ne serait-ce que de se promener dans le rue. Je vais vous donner un exemple, je l’ai cité. Un jour il fait du vélo, il tombe par terre, il y a un type qui arrive, c’est un paparazzi. Il dit : “Voilà cette photo on va l’appeler la Chute”. J’ai donné la liste de toutes les fraudes fiscales dont j’avais eu connaissance pour des montants bien plus important que cela : personne n’est allé en prison. Que Cahuzac paye sa faute c’est normal. Il y a un principe qui s’appelle la personnalisation de la peine et le juge doit rentrer dans ce principe pour voir comment on prends en considération la personnalité de quelqu’un. Et j’aimerais vous donner un deuxième exemple : il est médecin il veut faire de la médecine. Planqué dans un coin, pas devant les médias. Il y a un type qui est anesthésiste qui lui dit : “Moi je ne bosse pas avec vous”. Moi j’aime pas les gens à terre et surtout j’aime pas qu’on donne des coups de pieds aux gens à terre ».

On en revient à la question : Le poids de la condamnation doit-il encore peser une fois la peine purgée ?

En conclusion

Aussi atroce le crime commis soit-il, parce que la justice est déléguée, une double peine n’est pas souhaitable ni même justifiée. Moi-même à l’annonce des polémiques autours des concerts de Bertrand Cantat annulés ma première réaction avait été de m’en féliciter. Pourtant, plusieurs choses montrent que ce comportement n’est pas sain :

  • La justice condamne avec un objectif de partialité affirmé. Faire appel au tribunal populaire est dangereux [8]. Si l’opinion publique estime que la peine n’est pas assez lourde, alors le citoyen peut se faire force de proposition pour proposer de changer les règles. Néanmoins, marcher dans le sens de la vindicte populaire car il est plus aisé de voguer le vent en poupe que d’appliquer la politique de l’épochè (la suspension du jugement afin de prendre position de manière la plus partiale qui soit) n’a jamais fait de soi un apôtre de la bonne vertu.
  • De la même manière que nous sommes tous indifféremment soumis à la justice, nous avons accès à des droits. Défendre les droits des condamnés c’est garantir le fonctionnement d’un système qui saura prévenir les dérives totalitaires mais c’est aussi les préserver pour les victimes d’erreurs judiciaires.
  • La prison a pour but d’écarter les éléments dangereux et vise à terme, à la réinsertion des éléments dans le corps de la société. La réinsertion n’est jamais facile comme le montre le film Les Evadés [9] où Brooks Halten, libéré après avoir purgé une peine de 50 ans, n’arrive plus à se faire à la vie extérieure : « Chers amis, j’arrive pas à croire que les choses aillent si vite à l’extérieur. J’avais vu une automobile l’autre fois quand j’étais jeune mais maintenant, y’en a partout. Le monde est pressé et il ne peut plus s’arrêter. Le juge de la liberté conditionnelle m’a envoyé dans un foyer de l’assistance appelé “Le Brasseur”. Il m’a trouvé un boulot au supermarché, j’aide à emballer les achats. C’est un travail tuant. J’essaie de tenir le coup mais… j’ai de plus en plus mal aux mains. Je crois que le directeur du personnel ne m’aime pas beaucoup. […] J’ai du mal à dormir la nuit, je fais des cauchemars ou je tourne dans le vide, je me réveille, effrayé. Y’a des fois où je mets un certain temps à me rappeler où je suis. Oh ! Je devrais me procurer un revolver et voler le supermarché, comme ça, on me renverrait chez moi. Je crois que je suis trop vieux pour toutes ces conneries là, je ne me plais pas ici, j’en ai marre d’avoir tout le temps peur. J’ai décidé de … de ne pas rester ». Or, comme on le voit avec les exemples de Cahuzac et Bertrand Cantat, l’opprobre touche directement jusqu’au coeur des métiers, possibles seuls savoirs-faires, de ceux qui resteront à jamais pour la société, des condamnées. Que faire alors si, la dette envers la société même une fois purgée, n’est jamais réellement étanchée ? Il ne s’agit ni d’excuser ni de plaindre mais d’un droit à la réhabilitation qui se place hors des émotions et des passions auquel chacun peut librement prétendre. Car pour les familles des victimes, la sanction ne sera jamais assez lourde.

Ressources

[1] NOIR DÉSIR, L’homme Pressé, 1997
[https://youtu.be/by1RRP9wa_Y]

[2] NOIR DÉSIR, Le vent nous portera, 2001
[https://youtu.be/NrgcRvBJYBE]

[3] WIKIPÉDIA, « Bertrand Cantat », Wikipédia, 7/12/2018
[https://fr.wikipedia.org/wiki/Bertrand_Cantat]

[4] BÉNARD Olivier, « Affaire Jacqueline Sauvage : pourquoi la lettre de l’avocat général se trompe ? », Mignonnette Philosophique, 2018
[https://mignonnette-philosophique.com/articles/affaire-jacqueline-sauvage-pourquoi-la-lettre-de-lavocat-general-se-trompe/]

[5] BÉNARD Olivier, “Affaire Jacqueline Sauvage : droit de réponse sur les violences conjugales », Mignonnette Philosophique, 2018
[https://mignonnette-philosophique.com/articles/droit-de-reponse-sur-les-violences-conjugales/]

[6] Intervention de maître Dupond-Moretti, On n’est pas couché, 10/03/2018
[https://youtu.be/mRsYm9dn7RQ]

[7] The third murder, Hirokazu Kore-eda, 2018 qui questionne l’indépendance de la justice.

[8] ANGLE DROIT, Pourquoi les avocats défendent-ils des monstres ?, 2018
[https://youtu.be/8eLNyKUTRzQ]

[9] Les Evadés, Frank Darabont, 1995

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