Contrer la manipulation mentale ou comment éviter de finir en chaussette


Articles / jeudi, mai 3rd, 2018

Le non street smart en action

Thomas est étudiant. Venu à Paris pour ses études, il en parcourt quotidiennement les rues. Ce n’est pas la première fois qu’on l’aborde pour lui demander un service. Habitué à ces démarches, il a, malheureusement ou non, finit par faire comme la plupart des personnes : ignorer tout simplement ces sollicitations. Pourtant il y a quelque chose qui, aujourd’hui fut différent. Quelque chose qui l’amènera à offrir 17 euros contre son grès.

La journée avait bien commencé. Un ciel clair, une chaleur agréable : l’été n’était plus bien loin. Décidé à rejoindre des amis pour la pause déjeuner, le voilà avec l’envie d’un fast-food au soleil. En chemin on l’interpelle :

— Salut, t’as deux minutes et t’es pas raciste ?

Surpris davantage par ces deux questions entremêlées, n’ayant visiblement rien à voir, que par le tutoiement, il s’arrête. L’interlocuteur a son âge, vingt-cinq ans tout au plus. Tout sourire, son regard colle à soi quoiqu’on fasse. Il parle vite, enchaine les phrases sans laisser le temps de répondre. A la main, deux cartes postales froissées, abîmées. C’est à peine si Thomas a le temps de balbutier quelques mots, qui après coup lui semblent grotesque :

— Euh non, non, j’crois pas enfin ouais.

— Ahah ! Super, ça fait vachement plaisir de voir des gens souriants à Paris, t’es d’où ?

Thomas vérifie un instant les traits de son visage. Visiblement il ne sourit pas mais qu’importe. Il répond brièvement sachant pertinemment que la réponse n’intéresse guère. A peine a-t-il finit sa phrase qu’on lui répond de nouveau :

— D’accord, moi je suis de Paris, je représente une association qui s’appelle Bouger et avancer, est-ce que tu sais que les jeunes du quartier dépensent en moyenne 1300 euros pour partir en vacances ? Nous notre association, pour 17 euros elle leur permet de partir. On est une assos loi 1901 qui aide les jeunes à partir aussi en vacances.

Thomas est surpris, quelque peu décontenancé. Tout d’abord il ne sait pas qui est cette personne qui l’accoste. Aucune liste, aucun maillot permettant de l’identifier à un groupe quelconque. Peut-on vraiment le croire ? Il sort son téléphone, commence à chercher sur internet.

— Tu m’as dit qu’elle s’appelait comment ton association ?

— Bouger et avancer, les verbes non conjugués, lui répond la voix assurée et chaleureuse. Pourtant le ton change rapidement : Tu sais, si je voulais me faire du fric, j’irais vendre de la drogue en banlieue.

Le regard est souriant mais montre qu’il a deviné ce que Thomas avait à l’esprit. Thomas percute mais trop tard le pourquoi de l’approche. Il se sent coupable. Pense-t-on qu’il refuse d’aider par racisme, à cause des préjugés qu’il pourrait avoir ? Confus, il bégaie terriblement mal à l’aise quelques mots : « Ah mais non, pas du tout, enfaite, je… »

— Je plaisante va ! l’interrompt brusquement l’intervenant. Honnêtement, ça me rassure qu’il y ait des gens comme toi, parce qu’entre nous, avec les vieilles dames racistes et ceux qui veulent aider les jeunes mais qui ont oublié leur portefeuille, c’est pas facile.

Soulagé d’être délivré de l’embarra dans lequel il était, Thomas est reconnaissant. L’interlocuteur est là, devant lui, tout sourire comme s’il n’en voulait pas de la maladresse commise. Thomas veut se rattraper, lui montrer qu’il lui fait confiance. Il regarde de nouveau son téléphone. Il n’a pas fini d’écrire mais remarque vaguement dans les premiers résultats du moteur de recherche qu’il existe vaguement une association du même nom.

Rassuré, Thomas ne veut toutefois pas lâcher prise. Il ne veut pas donner 17 euros. La cause est noble mais pas aujourd’hui, pas maintenant, pas de cette manière où il a l’impression qu’on lui force la main. Sur le point de dire qu’il n’a pas son portefeuille, il réalise que l’interlocuteur l’a devancé de quelques secondes. Thomas est coincé. Il va lui falloir une autre excuse pour pouvoir s’en tirer.

— Du coup c’est combien la somme demandée ? demande-t-il timidement. Intérieurement, Thomas se fixe une somme à ne pas dépasser. Plus de 10 euros et il ne donnera rien.

— Alors, pour 17 euros tu permets à un petit jeune de partir en vacances lui aussi, c’est pas de l’argent plus mal dépensé que d’acheter un téléphone ou d’aller au McDo.

L’interlocuteur jette un rapide coup d’œil derrière Thomas qui se rends compte de ce geste rapide mais discernable. Justement, il était sur le point de se rendre à ce McDo, celui-là, qui juste au-delà du passage piéton, l’attends. Forcément, si Thomas peut dépenser 17 euros au McDo, il peut aussi les donner ici et maintenant à l’association. D’un côté il contribuerait à la réalisation d’une action sociale, de l’autre il agirait de manière égoïste. Pendant qu’il réfléchit, l’interlocuteur fixe Thomas sans se départir du même sourire amical. Pour mettre fin au conflit intérieur qui le tiraille, Thomas capitule.

— Ok, y’a un endroit où je peux retirer de l’argent ?

— Juste derrière moi, je te rends la monnaie bien sûre !

C’est vrai. A cinq mètres, un distributeur. Tout a été prévu. Thomas s’y dirige, regarde derrière lui. L’interlocuteur n’a pas bougé et maintient une distance respectueuse. Personne ne force Thomas. C’est à peine si l’interlocuteur le regarde. Sur son visage, toujours et encore le même sourire. Thomas retire 20 euros et lui tends.

— Super ! Du coup tu préfères que je rende la monnaie ou tu veux donner 20 euros pour aider un autre jeune à partir en vacances ?

Thomas hésite, mais il a assez fait selon-lui, alors il reprend la monnaie.

— Ok, ok ! L’interlocuteur sort quelques pièces de sa poche : trois pièces de 1 euros, 4 pièces de 50 centimes, quelques pièces de 20 centimes. Tu vas prendre les plus grosses pièces bien sûr !

Thomas ne lève pas le regard. Cette dernière remarque lui fait honte. Oui, il prend les pièces de 1 euros. Il ne dit rien, il voudrait juste mettre fin à cette situation le plus rapidement possible. Rapidement, il fait disparaitre la monnaie dans le fond de sa poche. En remerciement, l’interlocuteur lui propose de choisir l’une des deux cartes postales censées ainsi officialiser la transaction. Maigre consolation, Thomas en prends une de manière distraite.

— Hé bien merci ! Perds pas ton sourire hein !

Thomas ne sourit toujours pas.

— Depuis combien de temps tu fais ça ?

Oui, Thomas a osé poser la question qu’il avait à l’esprit. L’interlocuteur ne dit rien, mais sans doute cette remarque, révélatrice d’une certaine admiration inavouée, inavouable, flatte son ego. Il faut un certain tallent pour arriver à cette fin, c’est certain. La méthode est impeccable, fluide, parfaite. Derrière il y a une maitrise à toute épreuve. Rien ne semble pouvoir désarçonner l’interlocuteur. Il semble avoir toutes les armes pour désamorcer n’importe quelle situation impromptue.

— Deux ans ! Je fais ça sur mon temps libre, c’est toujours mieux que de rester chez soi à jouer à la PlayStation.

Avant de se quitter, l’interlocuteur insiste.

— Puis-je te serrer la main en signe de respect ?

Thomas subit cette dernière humiliation. Qu’importe, le feu est vert, il peut partir. Il ne lui a même pas dit son prénom.

Une rapide analyse

On vient de le voir avec ce récit, qui est en fait la retranscription d’une histoire vécue et relatée sur reddit (que vous pouvez retrouver ici), nous sommes tous sujet à de la manipulation. Particulièrement illustrative, elle utilise de nombreuses techniques.

Dans un premier temps, l’objectif de l’interlocuteur est de désarçonner sa « victime » à l’aide d’une phrase choque et déstabilisante. L’idée est de plus laisser le temps à la personne de réfléchir à une réponse qui lui permettrait de s’en sortir. L’on parle rapidement pour ne pas la laisser reprendre ses esprits. Il existe plusieurs variantes de la phase d’accroche comme : « Je sors de prison, t’as pas peur j’espère ? ».

Le principe consiste à attribuer à la personne des qualificatifs socialement non acceptable. Elle serait raciste, pourvoyeuse d’inégalité sociales etc. La question « T’as deux minutes et t’es pas raciste ? » n’appelle qu’une seule réponse. Après avoir dit oui, difficile de reculer.

L’interlocuteur cherche ensuite renforcer le contact initial en demandant à la personne d’où elle vient. Cela permet d’ancrer davantage l’interlocuteur dans la communication, de l’impliquer à son tour, pour rendre sans cesse plus difficile un retour en arrière (qui consisterait tout simplement à mettre fin à la discussion). Une fois que nous nous engouffrons dans une issue (ici, accepter le dialogue), nous détestons revenir sur notre décision.

Après avoir annoncé une somme planché, en l’occurrence ici 17 euros, l’intervenant va volontairement pousser son interlocuteur à commettre une maladresse.  Mal à l’aise, la personne ayant commis un imper, ne pourra, en plus, causer un nouvel affront en refusant le don. Le cumul des refus serait impoli. L’intervenant anticipe les éventuelles excuses. Impossible de les utiliser. Il ne sera pas dupe. Alors finalement on concède à donner. De son plein grès. En effet, l’intervenant parvient à faire culpabiliser son interlocuteur en le confrontant à son propre « égoïsme ».

Arrêtons-nous un instant sur cette somme. 17 euros. En général nous n’avons que des billets de 5, 10 ou 20 dans notre portefeuille. La somme en elle-même force à donner un billet de 20 puis à reprendre la monnaie (une culpabilité supplémentaire, qui accumulée, pèse sur la décision), ou à donner une somme inférieure à celle demandée (et qu’on a consentie à donner), ce qui, là aussi, conduit à accumuler de la culpabilité.

Plusieurs solutions permettent de se défendre face à ce genre de manipulations, somme toute grossière. La première serait de lire cet excellent ouvrage et best-seller « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » qui vous apprendra bien mieux que moi à vous défendre. Le savoir permettant de mieux appréhender ces situations déconcertantes.

Enfin, plutôt que vous fermer en prenant le risque de passer à côté de belles rencontres, continuez à être à l’écoute des autres, saisissez toutes les opportunités qui se présentent à vous, en vous rappelant qu’avec 17 euros, vous avez appris une formidable leçon de vie, coûteuse, humiliante certes, mais paradoxalement terriblement enrichissante.

Ressources

Mis à jour le 7 août 2018

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