Droit de réponse sur les violences conjugales


Articles / mardi, octobre 23rd, 2018

Le 2 octobre j’ai publié un billet au sujet de l’affaire Jacqueline Sauvage en souhaitant revenir sur la lettre écrite par l’avocat général : « Affaire Jacqueline Sauvage – Pourquoi la lettre de l’avocat général se trompe ». Par cet écrit je voulais, non pas convaincre, mais au moins tenter d’expliquer les différents mécanismes montrant que, non, il n’est pas aussi simple de lutter contre les violences conjugales, d’aider les victimes à s’en sortir et surtout, de rendre justice tant il est difficile de percer le secret qui entoure ces huis-clos familiaux.

Cet article, et comme je pouvais m’y attendre, a suscité moult remous et réactions que j’entends parfaitement et sur lesquelles je souhaite ici revenir en vous faisant partager un jeu de questions réponses auquel je me suis prêté jusqu’alors.

Droit de réponse

Q. L’avocat général ne l’accuse pas de ne pas avoir porté plainte ou de ne pas avoir cherché d’aide mais, au contraire, de ne pouvoir présenter aucun éléments qui corroborent ses dires malgré les années pendant lesquelles elle aurait vécu les sévices de son mari.

Pas de photos, pas une visite médicale avec des hématomes (alors qu’elle travaillait, comment son mari aurait pu l’empêcher de voir la médecine du travail régulièrement ?), même pas un semblant de journal intime qui retracerait des événements sur papier et qui pourrait être expertisé, pas un seul témoignage concordant, et aucun des comportements d’enfermement décris dans le billet !

Et j’imagine qu’il y a peut être d’autres moyens de garder des traces de telles violences sur autant de temps, une tâche de sang sur de la moquette, un miroir brisé dans la salle de bain, un vase recollé après une dispute ?

R. C’est difficile à croire mais pourtant, pour avoir accompagné des victimes, on réalise que ce n’est pas aussi facile. Le pire réside surtout dans la difficulté à expliquer cette violence à des personnes ignorants peut-être tout de ces problématiques. Dans la plupart des cas on se heurte à un argumentaire déjà préparé sur lequel on chute encore et encore. On reçoit toujours les mêmes arguments indiquant que les preuves sont faciles à trouver, qu’il suffit de porter plainte ou de partir tout simplement. Et c’est assez dépitant car on se retrouve avec une réalité que personne ne comprends et qu’on est la seule à connaître. A l’image de ces patients souffrants de maux bien réels mais que la médecine peine à expliquer. Un Étranger que l’on ne comprends pas et que l’on juge davantage sur son apparente indifférence émotionnel que vis-à-vis du crime qu’il a commis. Un être soumis à la vindicte populaire de la manière la plus injuste qui soit. Une victime sur laquelle on impose une vérité qui n’en est pas mais que le monde a choisi pour elle. A ces personnes atteintes du SIDA par « leur faute », s’ajouterai donc ces conjointes et conjoints malmenés du fait de leur propre volonté. Sans doute aurions nous nous-même éprouvé de la difficulté à saisir l’ampleur de la problématique si nous n’avions pas subit dans notre chair et dans notre âme le cas rapporté.

Enfin, il est commun que ce travail de collecte de preuves, de témoignage, soit effectué de la part de la victime elle-même. Quid de photos, mains courantes, début de journal intime initié la main tremblante mais que la honte, l’amour pour l’être aimé, ou encore la peur nous pousse à détruire aussitôt. Parfois après plusieurs semaines, mois ou années à les rassembler, à les dissimuler et à vivre dans la crainte qu’elles ne soient découvertes. Car cette accumulation d’éléments à charge sera vu comme une agression de la part du bourreau, une volonté de lui nuire. Cela renforcera sa peur, sa méfiance et sa haine. De la même manière que le prisonnier en cavale ne vie plus, dans la crainte permanente d’être découvert, ce qui le pousse bien souvent à se rendre après quelques mois, l’angoisse emprisonne et n’est qu’une agonie qui s’empare de l’esprit.

Q. Il n’y a absolument aucun rapport entre cette affaire [Jacqueline Sauvage] et les victimes contraintes au silence par leur bourreau !

R. L’affaire Jacqueline Sauvage soulève un clivage passionnel qu’il est malheureusement difficile d’ignorer. Certain y voit la manipulation d’une femme déterminée, une erreur judiciaire dû à l’intervention de la grâce Présidentielle, un simulacre de procès. D’autres y font le porte étendard (et peut-être à tord) de la lutte contre les violences faites aux femmes, mais plus généralement, des violences domestiques. Chacun est libre de son opinion. Le cas a été tranché et je n’ai pas à revenir dessus.

Je n’entends pas en faire le procès et n’ai personnellement aucun avis sur le sujet. Au contraire je rebondis sur les propos de l’avocat général pour parler des violences conjugales dans leur ensemble. Cette lettre n’est qu’un prétexte pour moi à l’évocation de ces drames domestiques et à l’argumentaire que l’on ressert inlassablement aux victimes. Encore une fois, le cas Jacqueline Sauvage ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est d’oser évoquer le cas général.

Pour revenir sur la contrainte, celle-ci est bien souvent implicite. D’où la difficulté à la saisir du point de vue extérieur.

Q. On comprend bien l’enfer que doit être de « mener l’enquête » pour amasser des preuves, mais ça ne devrait rien changer au fait qu’un juge exige des preuves avant de condamner.

R. J’en suis tout à fait d’accord. Je ne dis pas qu’il faille déroger à la charge de la preuve et qu’on puisse accuser quelqu’un sans preuves. En revanche, je détaille dans le billet « Affaire Jacqueline Sauvage – Pourquoi la lettre de l’avocat général se trompe » en quoi il est difficile pour la victime de faire cette collecte d’éléments à charge. Ce que semble nier l’avocat général. Et c’est en cela qu’il est difficile de faire ce travail de justice.

Pour conclure,

Les violences conjugales répondent à des problématiques complexes sur lesquelles chacun a son opinion. Lorsque l’on s’en sort enfin, que l’on réchappe du calvaire subit depuis toutes ces années, le plus durs ce n’est plus les coups, le rabaissement morale et la crainte permanente que l’on garde derrière soit, tous ces souvenirs douloureux que l’on n’effacera jamais, mais bien souvent le jugement de cette société qui ne nous comprends pas. De cette société qui nos martèle qu’il est si simple de s’en sortir tandis que, prit au piège dans cet étaux qui nous enserre, l’échappatoire semble si loin et l’issue fatale si certaine.

J’aimerais un jour écrire un roman sur un enfant qui, pour sauver sa mère, aurait tué son père. Comme Meursault avant lui, il sera confronté à la justice des hommes. Comme Meursault avant lui il subira le ton accusateur de cette foule ignorante désireuse d’imposer une vérité qui la dépasse, refusant à comprendre. Oui son crime se devra d’être punis. Mais on ne verra en lui qu’un meurtrier sans vouloir  comprendre son geste. On s’arrêtera là, en portant une accusation prématurée. « Cet enfant est un monstre, jamais je ne pourrais faire ça » : voilà ce que l’on se dira. Ce jugement que l’on porte sur soi, un sursaut d’ego prétentieux, un crime d’hybris : c’est cette injustice que je dénoncerai, cette erreur d’appréciation, cet orgueil qui nous donne la fausse impression que l’on aurait agit différemment, que l’on aurait été meilleur que les autres en ces circonstances. Personne ne sait quel comportement il aurait adopté en des circonstances similaires. Et il n’est que démagogie que d’oser prétendre le contraire.

Je sais qu’un jour j’écrirai ce livre. Je sais qu’on m’accusera d’apologie de la violence, du meurtre (extrémité que je ne cautionne pas ni ne défends), qu’il ne sera pas compris de ceux, heureusement étrangers à ces drames. Qu’au mieux il sera ignoré, ou pire, piétiné. Oui, ces pensées peuvent parfois pénétrer plus ou moins brièvement l’esprit de ceux qui, abandonnés de tous, oublient parfois le rationnel pour ne plus penser qu’à une chose : s’en sortir. Oui, il est malsain et faux de penser que les crimes ne sont commis que part des monstres, des êtres abjectes. Oui, ceux qui franchissent cette ligne rouge doivent être punis par la justice, mais non, la violence n’est pas l’apanage des fous. Et c’est en cela qu’elle n’en devient que plus dangereuse et universelle. Chacun est à même de franchir la limite, il suffit pour cela de trouver le juste élément déclencheur. Boire et conduire peut vous conduire au passage à l’acte. L’action de boire puis de prendre le volant est en soi une action meurtrière. Pourtant, vous n’êtes pas un meurtrier, si ? Impensable ! se rassure celui qui ne veut pas voir que le masque peut s’ôter plus rapidement que l’on ne croit, volontairement ou non, au détour d’une situation qui nous a parfois prit au dépourvu. Et il n’y a sans doute rien de pire que celui qui pense sa vertu inviolable. Si on ne peux excuser, on peux comprendre.

« Non, mon père je ne l’aurais tué que comme un lâche dans son sommeil, mon corps d’enfant ne pouvant rien face à ses cent-vingts kilos qui s’étiraient jusqu’au ciel. Le tuer lorsqu’il s’en prendrait à ma mère était un risque que je ne pouvais prendre. Cela aurait été craindre qu’il ne la tue. Craindre de n’être pas assez fort pour mener le geste à son terme. Le courage se serait ôté de mon bras avant que ne s’écoule la première goutte de sang. J’aurais vu alors les yeux de mon père, son visage surpris, peut-être saisit par la terreur avant de se ressaisir brusquement. Se sentant en danger, sûrement m’aurait-il empoigné. Qui sait comment se serait terminé ce geste que l’instinct de survie avait voulu plus que moi. Cela aurait été signer mon arrêt de mort. Frontalement je n’avais aucune chance. Il me l’avait dit : le défier c’était déjà mourir.

Ma mère ne comprendrait pas ce sacrifice que j’aurais décidé pour elle. La société non plus ne comprendrait pas. Elle jetterait mon nom en pâture. Un de nous devait vivre, l’autre mourir. Je n’avais qu’une certitude à laquelle m’accrocher : entre ma mère et moi, seul l’un de nous en sortirait. La mort de ma mère conduirait mon père en prison : j’en serais sauf. Ma mère sauve, mon père mort, c’est moi qui finirai en prison. Qui des coups ou de la justice trancherait en premier ? »

Roman non achevé.

La première chose à faire pour aider, c’est d’abord d’en parler.

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