Fake-news, infox, réseaux sociaux et réponses sécuritaires : les nouveaux dangers numériques


Articles / jeudi, décembre 13th, 2018

Les attentats sont tragiques et amènent souvent une réponse sécuritaire pas toujours adaptée. D’aucuns parlent d’une capitalisation faite sur la terreur et du pathos ambiant afin de faire passer des lois parfois dangereuses et liberticides (dixit Médiapart, La Quadrature de Net ou encore les fameuses polémiques autour de l’état d’urgence). Il est toujours délicat d’aborder ces sujets. Souvent le débat intervient trop tôt dans une nation encore meurtrie et endeuillée. On y verrait, à travers la posture prise par le lanceur d’alerte, l’accomplissement d’un geste déplacé, irrespectueux à l’égard des victimes tandis que la peine n’est que bien trop vive encore. Le voilà caractérisé malgré lui comme présentant une absence totale d’empathie. Des arguments bien souvent repris et avec lesquels les démagogues jouent, luttant contre ces « idéalistes apathiques et naïfs ». Souvent ces derniers emportent l’approbation générale, aidés par un discours plus audible, mu par l’idée d’une réponse immédiate et concrète. Face à l’émotion, le poids des arguments n’est plus le même. Pourtant, c’est dans ces instants qui nous laissent encore groggy que ces mesures sont discutées et parfois votées dans l’indifférence générale la plus totale. Malheureusement, le débat interviendra toujours trop tôt. Ne pas en discuter ce serait laisser le champ libre à ceux qui n’hésiteront pas se saisir de l’opportunité malheureuse.

Comme on a pu le voir à Strasbourg avec l’attentat commis par un fiché S, la mise en place de barrages de sécurité donnent seulement l’illusion de la sécurité. Alors on se rassure comme on peut par des projets de lois liberticides ou encore par cet appel du parlement européen à la censure privatisée et automatisée du web à des fins sécuritaires :

« Le vote d’aujourd’hui est d’autant plus inquiétant qu’il intervient à la suite d’une fusillade survenue hier à Strasbourg, dans la ville où siégeait le Parlement. Plutôt que de reporter ce vote, les députés ont préféré adopter immédiatement le texte. Certains ont même évoqué l’attaque d’hier pour justifier leur volonté sécuritaire, invoquant un « risque de terrorisme islamiste » alors que l’auteur des violences n’a pas encore été arrêté et que l’enquête en est à peine à ses débuts.

Comme d’habitude, malheureusement, le temps de l’apaisement et de la réflexion, et même du deuil, a été écarté pour avancer à marche forcée sur les voies sécuritaires et destructrices que nos dirigeants poursuivent depuis des années en prétendant défendre la démocratie contre le totalitarisme. Tout en faisant l’inverse » – La Quadrature du Net

En ces circonstances, on a toujours droit à la phrase délavée et mainte et mainte fois ressassée de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux », ou pour ne pas laisser les fans de la Guerre des Etoiles en reste : « Et ainsi s’éteint la liberté sous une pluie d’applaudissements ». Sans doute finissent-elles par perdre leur sens [1] à force de crier garde, comme une vieille recette que l’on ressortirait à chaque fois. Attendez, vraiment ?

A la moindre réticence quant à ces mesures s’oppose comme toujours la même rhétorique réduisant ceux qui les portent et qui les expriment à des effrayés de 1984, ou bien désormais, à des personnes incapables de faire la moindre distinction entre Black-Mirror et la réalité. La lutte pour la liberté et nos droits est un combat de tous les instants. Il est facile d’oublier qu’il est aisé de basculer d’un monde à l’autre.

L’article [2] qui me fait réagir ce matin vient du site porté par la Quadrature du Net, une association de défense des droits et libertés des citoyens sur internet fondée en 2008 :

« Le Parlement européen vient d’adopter un rapport proposant, au prétexte de la lutte contre le terrorisme, de déléguer la censure du Web européen à Facebook et Google »

Ce rapport comporte de nombreuses recommandations :

  • Une détection et suppression automatique systématique rapide définitive et privée des contenus terroristes en empêchant le rechargement des contenus supprimés.
  • Une mise en place d’outils de censure automatisé développé par Google et Facebook.

Et avec elles, sont soulevés de nombreux problèmes

  • Il apparaît de plus en plus flagrant que le corps législatif souffre d’une incompréhension croissante et d’un manque de maîtrise des outils technologiques modernes. Les écoutes des présidents Européens à partir de leurs téléphones personnels [3] démontrent surtout un manque de connaissances sur ces problématiques, non pas nouvelles, mais aux moyens d’expression différents. Entre autres, l’affaire des piratages des mails d’Hillary Clinton [4] en 2013 et ressortie en 2016 lors de la présidentielle américaine a mis en avant l’incompétence de nos décisionnaires à réellement saisir les nouveaux enjeux numériques. Ce que soulève le journal Le Monde [5] : « En tant que responsable de la diplomatie américaine, Hillary Clinton envoyait et recevait une très grande quantité d’informations confidentielles et sensibles. Son compte e-mail aurait donc dû faire l’objet de mesures de protection particulièrement importantes. Mais le compte personnel qu’elle utilisait, et qui fonctionnait avec plusieurs serveurs – dont l’un situé à son domicile –, ne bénéficiait pas de ces mesures, et était donc aisément vulnérable à un piratage. Plus grave, certaines mesures élémentaires de protection n’étaient semble-t-il pas respectées – l’un des domaines liés au compte utilisait un certificat de sécurité invalide ». On se retrouve ainsi avec des preneurs de décisions à très hautes responsabilités en charge des questions de cybersécurité n’ayant, par exemple, jamais touché un ordinateur [6]. A partir de là, comment le parlement Européen est-il a même de prendre les bonnes décisions ?
  • L’influence des lobbys est un phénomène non-négligeable. Certes, on oublie trop souvent l’influence de lobbys positifs comme MSF, UNICEF ou encore La Quadrature de Net elle-même, mais que dire du lobby pétrolier ou de la force de frappe des GAFAM ou du NRA aux ambitions eugénistes assumées et dangereuses ? Derrière l’idée de la privatisation, il y aussi cette démarche d’alimenter et entretenir des situations de monopoles contestables en donnant toujours aux mêmes acteurs, davantage de poids dans nos sociétés [16].
  • On glisse rapidement vers des adaptations des définitions. Si aujourd’hui la définition de l’acte terroriste semble clair et caractérisé, quid de demain ? Que dire d’une extension plus généralisée ?

Ce rapport tente néanmoins de faire face à des problématiques pourtant bien réelles. En 2017 déjà j’avais eu l’occasion de rédiger un essai pour le compte du Rotary [7] et de m’intéresser à l’influence de ces nouveaux outils numériques sur la société. Dans nos sociétés de l’émotionnel, où le citoyen se défends avec le triste « je n’ai rien à cacher », la frontière entre information et désinformation devient de plus en plus ténue. D’où l’émergence de propositions de lois Européennes ou Nationale comme la loi « anti fake-news » voulu par le gouvernement Emmanuel Macron [8] et proposée en 2018.

De fait, des sites expressément parodiques comme le Gorafi, Nordpresse, ou encore le Journal de l’Elysée deviennent à leur dépends des sources faussement interprétées comme des sources fiables d’information par des lecteurs non informés. Ainsi, Libération souligne [9]:

« Journal de l’Elysée reprend tous les codes des tweets de médias, avec un nom qui en impose, une présentation soignée, la mention de la source et une photo de la députée sur le plateau de France Info. Si la parodie ne peut se lire dans l’habillage, elle doit éclater dans le contenu. Or ici, faute d’un effet comique ou d’exagération suffisants, rien ne permet de lever absolument l’ambiguïté. Une bonne majorité des internautes l’ont pris au premier degré  et cette publication est devenue un missile anti-LREM sur les réseaux. Amélie de Montchalin peut démentir autant qu’elle veut, rien n’arrêtera la circulation du tweet.

Bien qu’il se présente dans sa bio comme un compte « très parodique », Journal de l’Elysée a posté plusieurs autres publications ambiguës, sur Alexandre Benalla, Christophe Castaner ou Benjamin Griveaux, où l’on se demande où est le pas de deux qui permet la parodie. Les politiques eux-mêmes se font piéger. Sur Twitter, Gérard Filoche, ex-membre du Conseil national du PS, a annoncé, outré, que le gouvernement préparait la fin de la Sécurité sociale, réagissant à des propos de Bruno Le Maire. Propos signés… Journal de l’Elysée. Dans le même genre, Eric Coquerel, député de La France insoumise, a ironisé sur des propos de la ministre Elisabeth Borne. Sans voir qu’il ne s’agissait pas du compte de l’Express mais de sa piètre parodie, l’Espress ».

Il en est de même avec les blogs de particuliers hébergés par des journaux reconnues comme Le Monde ou Médiapart et dont la proximité dans le lien url peut tromper le lecteur à bien des égards en associant le contenu qu’il lit avec le média et « l’image de marque » qui l’accompagne.

Et quand bien même l’initiative reste louable, la loi anti-fake news s’égare en se concentrant sur des influenceurs qui trompent leur monde certes, mais dont la ligne volontairement parodique est clairement affichée dans leur titre lui-même ou après une simple recherche que peu de monde se donne la peine de mener [9] :

« On peut toujours blâmer Gérard Filoche et Eric Coquerel, considérer qu’ils ne sont que des « imbéciles », à l’image de tous ces internautes qui se font avoir quotidiennement. L’honnêteté voudrait plutôt qu’on s’interroge sur la responsabilité de ceux qui les ont délibérément piégés. 

Si le Figaro (et la presse dans son ensemble) semble chaque jour ressembler plus au Gorafi, le site parodique est toujours resté à sa place et n’a jamais cherché à créer la confusion, à tenter de faire passer en contrebande ses facéties pour de la réalité. C’est précisément pour cette raison que le Gorafi reste drôle ».

Le problème aujourd’hui reste que notre société est relativement poreuse aux infox en tout genre et à l’ingérence de puissances étrangères (RT Russie) [18] comme le montre les derniers événements (le mouvement des Gilets Jaunes, l’élection de Trump [17] ou encore les influences des fake-news sur le Brexit par exemple). Ce qui effraie c’est que les debunks ne suffisent pas à défaire une affirmation erronée [10 & 11]. Malgré les efforts des décodeurs du Monde [12 & 13], les théories de la terre plate, et autres théories complotistes pullulent sur internet. Le dialogue est rendu impossible par un clivage quasi-sectaire et dont internet ne devient que l’immense chambre de résonance dépassée [14] où des personnes auparavant isolées se retrouvent et possèdent donc une influence accrue. Cela affaiblie nos démocraties en appauvrissant la qualité des débats et donc complexifie la planification des orientations sociales, politiques et culturelles. La confusion n’en devient que plus grande dans un monde où l’espace médiatique se trouve déjà passablement pollué par les déclarations invraisemblables des acteurs de la vie politique, alimentant toujours plus une défiance voire une haine envers les médias traditionnels (pas toujours imméritée) [15].

Quelles propositions ?

  • Par l’éducation tout d’abord (oui c’est facile à dire, plus ardu à mettre en place), ce que cherche à faire la chaîne Hygiène Mentale au travers de ses vidéos au travail exemplaire : ou encore la chaîne de Defakator s’amusant à déconstruire les infox.
  • Une vigilance de la part de tous les acteurs.
  • Chercher des vraies solutions au lieu de mesures de court terme politiciennes (ils se reconnaîtront).
  • Les ingénieurs qui conçoivent ce genre de systèmes devraient s’interroger sur leur éthique en évitant de travailler pour des industries irresponsables par exemple et par un questionnement permanent autour de leur éthique professionnelle. L’éthique n’est pas juste un mot issue des cinq valeurs de son école. Pourquoi ne pas, comme pour les médecins, mettre en place un serment sur le modèle du serment d’Hippocrate ?
  • Mettre fin au sensationnalisme des médias qui surjouent l’insécurité à des fins commerciales et creusent du scepticisme à leur égards. La peur alimente la haine et la défiance envers des médias plus respectables.
  • Le problème n’est plus l’accès à l’information mais de faire le tri pour dégager le vrai du faux, les sources fiables [16]. Enfin, croiser les sources parmi la masse d’information sous laquelle nous sommes noyés tous les jours.

Conclusion

Pour toutes les raisons évoquées, les mesures débattues dans les différents centres décisionnaires ne sont pas toujours, comme la RGPD ou la mise en place de la CNIL, en faveur de nos droits. Sans tomber dans l’embrigadement servile hystérique et irrationnel, battez-vous pour les préserver. Ce genre de propositions nous habituent peu à peu au recul de nos droits, à leur disparition tout en ancrant au sein de l’imaginaire collectif l’idée que ce manquement est possible et (à tord) souhaitable. Chaque fois, une hausse des voix favorable est constatée lors des votes et des assemblées. Il faut interpeller les responsables, les députés, qui prennent en notre nom des décisions pas toujours responsables. Tout cela constitue autant d’enjeux à relever pour nos sociétés.

Quelques sources que vous consulterez peut-être

[1] TESQUET Olivier, « Etat d’urgence, liberté et sécurité : arrêtons de citer Benjamin Franklin », Téléréma, 2018
[https://www.telerama.fr/medias/etats-d-urgence-liberte-et-securite-arretons-de-citer-benjamin-franklin,135221.php]

[2] LA QUADRATURE DU NET, « Le parlement Européen appelle à la censure du web automatisée et privatisée du web à des fins sécuritaires », La Quadrature du Net, 12/12/2018
[https://www.laquadrature.net/2018/12/12/le-parlement-europeen-appelle-a-la-censure-automatisee-et-privatisee-du-web-a-des-fins-securitaires/]

[3] DOSSIER, « La France et l’Allemagne sur écoute », Médiapart, 2015
[https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/dossier-la-france-et-lallemagne-sur-ecoute]

[4] WIKIPEDIA, Affaire des e-mails d’Hillary Clinton, 09/2018
[https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_e-mails_de_Hillary_Clinton]

[5] LELOUP Damien, « Pourquoi les mails d’Hillary Clinton posent problèmes ? », Le Monde, 2015
[https://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/08/12/pourquoi-les-e-mails-d-hillary-clinton-posent-probleme_4722372_4408996.html]

[6] THIBAULT Harold, « Le ministre de la cybersécurité japonais avoue n’avoir jamais toucher un ordinateur », Le Monde, 2018
[https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2018/11/15/le-ministre-de-la-cybersecurite-japonais-avoue-n-avoir-jamais-touche-un-ordinateur_5384027_4832693.html]

[7] BENARD Olivier, « Les impacts des nouveaux moyens de communication sur la société : entre bénéfices et désillusions », Essai Rotary, 2017
[https://mignonnette-philosophique.com/essais/les-impacts-des-nouveaux-moyens-de-communication-sur-la-societe/]

[8] NEUER Laurence, « Loi anti fake-news : les juristes tirent la sonnette d’alarme », Le Point, 2018
[https://www.lepoint.fr/editos-du-point/laurence-neuer/loi-anti-fake-news-les-juristes-tirent-la-sonnette-d-alarme-02-07-2018-2232407_56.php]

[9] GLAD Vincent, « Journal de l’Elysée : cette zone grise entre parodie et fake-news », Libération, 2018
[https://www.liberation.fr/debats/2018/09/28/journal-de-l-elysee-cette-zone-grise-entre-parodie-et-fake-news_1681662]

[10] LAUWEREYS ZOE, « Gilets jaunes : la gendarmerie dément avoir placé une arme secrète dans ses blindés », Le parisien, 2018
[http://www.leparisien.fr/faits-divers/gilets-jaunes-la-gendarmerie-dement-avoir-place-une-arme-secrete-dans-ses-blindes-11-12-2018-7965756.php]

[11] LA CAIN Blandine, « Bizarre, coup monté : des gilets jaunes voient dans la fusillade de Strasbourg un complot », Le Figaro, 2018
[http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/12/12/01016-20181212ARTFIG00154-bizarre-coup-monte-des-gilets-jaunes-voient-dans-la-fusillade-de-strasbourg-un-complot.php]

[12] LES DECODEURS, « Nous sommes les décodeurs du Monde AMA », Reddit, 29/11/2018
[https://www.reddit.com/r/france/comments/a1ferd/nous_sommes_les_d%C3%A9codeurs_du_monde_ama/]

[13] LES DECODEURS, Le Monde,
[https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/]

[14] BRODERICK Ryan, « The Yellow Vest riots in France are what happens when Facebook gets involved with local news », Buzz Feed News, 2018
[https://www.buzzfeednews.com/article/ryanhatesthis/france-paris-yellow-jackets-facebook]

[15] PIETTRE Jean-Côme, « Médias d’information en direct : la course au sensationnalisme ? », La Gazelle, 2016
[http://lagazelle.net/2016/09/medias-dinformation-direct-course-sensationnalisme]

[16] BUCHEZ Juliette, « Cambodge : Facebook devient la principale source d’information, la presse s’effondre », RTL, 2018
[http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20180219-cambodge-facebook-devient-le-principal-moyen-information-presse-s-effondre]

[17] DATA GUEULE, « Algocratie : L’inégalité programmée », 2018
[https://youtu.be/oJHfUv9RIY0]

[18] COQUAZ Vincent, « RT, le site pro russe financé par le Kremlin mais qui n’aime pas qu’on le dise », Libération, 2016
[https://www.liberation.fr/desintox/2016/12/19/rt-le-site-prorusse-finance-par-le-kremlin-mais-qui-n-aime-pas-qu-on-le-dise_1536287]

Mis à jour le 14 décembre 2018

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