La dictature invisible du numérique (1/3)


Articles / vendredi, avril 19th, 2019

Il y a des livres qu’on commence sans réelle conviction, persuadé que le pessimisme dont les auteurs font preuves tient davantage à leur méconnaissance du sujet qu’à un réel danger : on craint souvent ce que l’on peine à comprendre. A cet amateurisme technologique s’oppose parfois une analyse à même de surprendre.

L’essai du romancier et journaliste DUGAIN Marc et LABBE Christophe, L’homme nu : la dictature invisible du numérique [1] est de ceux-ci. L’ouvrage au résumé plus qu’inquiétant, évoque sans détours la menace de ces « géants du numérique qui aspirent, à travers Internet […] des milliards de données sur nos vies », l’existence d’un « espionnage » venant sceller un « pacte secret […] entre les Big Data [et] l’appareil de renseignement le plus redoutable de la planète », finissant crescendo par la terrible conclusion : « c’est une dictature inédite qui nous menace, une Big Mother bien plus terrifiante encore que Big Brother ».

Qu’en est-il dans les faits ? Doit-on craindre le terrible constat auquel DUGAIN et LABBE semblent aboutir ? Entre bénéfices et préjudices, où placer la révolution numérique ?

Premier article d’un dossier en trois parties, j’entends ici présenter le constat de la révolution numérique fait par DUGAIN et LABBE (1/3). Les conséquences tels que l’entendent les auteurs seront abordées dans la seconde partie (2/3). Le troisième article permettra quant à lui de répondre de manière éclairé à la problématique posée en nuançant quelque peu leurs propos (3/3)

La révolution du numérique, quelles évolutions selon DUGAIN et LABBE ?

« Les entreprises transcendent le pouvoir. Si elles ferment, le marché boursier s’effondre. Si le gouvernement ferme, rien n’arrive et nous continuons à avancer, parce que cela n’a pas d’importance. La paralysie du gouvernement est en réalité bonne pour nous tous »

Peter Thiel, cofondateur et directeur général de PayPal

D’après eux, les GAFAM n’ont jamais caché leurs ambitions eugénistes. On l’avait vu avec l’essai : Les impacts des nouveaux moyens de communication sur la société, entre bénéfices et désillusions, ou avec l’article Pourquoi l’application Whatsapp n’est pas sécurisée et pourquoi vous devriez la changer, la quête de croissance des entreprises est loin d’être innocente. Cependant, les auteurs vont plus loin. Partant du slogan de Google lui-même : « Don’t be evil », s’engagerait selon eux une flagrante volonté de « transparence absolue », de « disparation de la vie privée, la perte de liberté et de l’esprit critique. Ces bouleversements sont dictés par un des aspects fondamentaux de notre logique reptilienne humanisée : l’avidité » ( p. 183), sous couvert de lutte contre le terrorisme (inefficace).

Il est avéré que les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) forment un monopole comparable aux industries pétrolières d’autrefois [2]. Les données que nous générons malgré nous sont autant d’informations utiles s’écoulant dans les pipelines numériques jusqu’à ceux qui les exploitent. La moindre des activités que nous effectuons est collectée, conservée et analysée. Exclusivement captées par ces entités, l’avantage commercial est considérable. L’objectif des « compétiteurs » (ridiculement inexistants) n’est plus de gagner des parts de marchés par le biais d’une concurrence directe et frontale, mais plutôt de se voir racheter par Google. L’exploitation des données est une mine d’or sur laquelle s’assoit exclusivement les GAFAM, qui, au lieu de contribuer à l’enrichissement de la collectivité, œuvrent pour le bénéfice personnel de quelques-uns [3]. Goliath a finalement triomphé, la start-up nation est née. De nombreux experts à l’image de Charles-Édouard Bouée, président de Roland Berger Strategy Consultatnts s’accordent sur l’idée d’un basculement des pouvoirs avec une lourde conclusion : « en Chine on considère déjà les États-Unis comme la nation dominante d’hier et Google comme la nation dominante de demain ».

Les discours moralisateurs des géants d’Internet : « La vie privée est un concept qui […] pourrait très bien n’être qu’une anomalie » de Vinton Cerf, Chief Internet Evangelist chez Google ou l’idée ridicule : « Tant que vous ne faites rien de mal, vous n’avez rien à craindre que l’on sache tout de vous et tout sur vous » soulèvent de nombreux problèmes. Comme le font remarquer les auteurs, « la question étant alors avec ce présupposer [faux, manipulateur et réducteur] de définir ce qu’est le mal, définition laissée à la totale discrétion de ceux qui ordonnent, classent, traitent les informations selon des critères que rien n’oblige à révéler » (p. 109).

Le problème n’est pas vraiment constitutif du monopole : que Google détienne toutes les parts de marchés n’est pas le véritable danger. Le danger vient du fait que les bouleversement sociétaux (autant positifs que négatifs) ne sont plus discutés mais imposés. L’avenir de nos sociétés est assujettit aux décisions que les GAFAM auront choisi pour nous dans une démarche autoritaire.

Les algorithmes sont aujourd’hui « capables de détecter en milieu urbain des comportements anormaux. Courir, marcher à contresens d’une foule ou avancer plus vite, rester debout quand tout le monde est assis, nouer ses lacets dans un magasin, prendre des photos dans un hall d’aéroport ou porter une capuche sera dorénavant considéré par l’ordinateur comme suspect. Les algorithmes sont en train sournoisement de nous imposer un nouveau code de conduite dans l’espace public. Ne pas s’y conformer, c’est prendre le risque d’être étiqueté comme suspect dans la mémoire de l’ordinateur. Nous glissons vers la criminalisation des intentions » (p. 119).

Ainsi, comme l’entendent DUGAIN et LABBE, « jamais dans l’histoire de l’humanité, si peu d’individus auront dicté leur loi à un aussi grand nombre » (p. 185). « Pour la plupart des entrepreneurs de la Silicon Valley, l’État dans sa forme actuel est un obstacle à abattre » (p. 27). Par cette volonté de faire de l’autorégulation des marchés la clef de voute des règles sociétales, transparait la théorie de la main invisible d’Adam Smith [4], la fable du ruissellement économique [5] selon laquelle l’enrichissement des uns provoquerait par un jeu de réponse l’enrichissement des autres. L’État-Providence serait-il vu comme un frein à la dé-régularisation des marchés, à la maximisation des profits effrénés voulus par un système avide de performances et de croissance ?

Les GAFAM entretiennent la fausse impression qu’ils œuvrent à notre liberté. « Rendre le monde plus ouvert et connecté », telle est la promesse de Facebook, éclaboussé par de nombreux scandales [6, 7 & 8]. Les GAFAM n’hésitent plus à « atténuer les critiques des médias en les perfusant » (p. 29), alimentant et entretenant per se le cercle conspirationiste qui considère ainsi ses craintes justifiées. Espionner l’ensemble des individus sous couvert de protectionnisme, telle est aussi la réalité mise en place par les services de renseignements, en étroite collaboration avec l’industrie du numérique. Ainsi, « il y a deux ans, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel révélait, documents à l’appui, que la NSA disposait d’un accès libre aux informations contenues dans les Iphones […] Dropoutjeet permettait à l’agence depuis 2008 de télécharger des fichiers contenus dans le smartphone, de consulter les SMS, le carnet d’adresses, l’agenda, d’écouter des messages téléphoniques et même d’activer le microphone et la caméra ».

Pour conclure, la révolution numérique vue par DUGAIN et LABBE a profondément bouleversée nos sociétés. On nous parle volontiers de start-up nation, de la fin de l’État-Providence, considéré par ceux à qui profite la perte comme « coûteux, inutile et superflu », en initiant un long démantèlement, des autoroutes aux hôpitaux en passant par l’éducation, l’énergie et les transports [9]. On évoque des « projets de villes nations flottantes situées hors des eaux territoriales, là où l’impôt n’existe pas » (p. 89). S’engage alors un enchainement conduisant à « l’inégalité totale, l’ultime étape du processus d’accaparement [visant à] s’approprier les meilleures parts : le bonheur, la fortune et la vie » (p. 131).

Les conséquences (2/3)

Ressources

[1] DUGAIN Marc et LABBE Christophe, L’homme nu : la dictature invisible du numérique, Pocket, 2017

[2] LARRY Elliot, Il faut briser le monopole des GAFA, Courrier International, 13/04/2019, https://www.courrierinternational.com/article/il-faut-briser-les-monopoles-des-gafa

[3] DATA GUEULE N°15, Big data : données, données, donnez-moi !, YouTube, 15/11/2014, https://youtu.be/5otaBKsz7k4

[4] PICKETTI Thomas, Le Capital au XXIème siècle, Seuil, 2013 

[5] CHARTIER Claire, La fable du ruissèlement économique, L’express, 15/09/2018, https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/la-fable-du-ruissellement-economique_2034681.html 

[6] Keeping passwords secure, Facebook, 21/04/2019, https://newsroom.fb.com/news/2019/03/keeping-passwords-secure/ 

[7] Facebook déclare avoir téléchargé « par erreur » les contacts de 1.5 millions d’utilisateurs, Developpez, 18/04/2019, https://www.developpez.com/actu/256650/Facebook-declare-avoir-telecharge-par-erreur-les-contacts-de-1-5-million-d-utilisateurs-au-moment-de-la-creation-d-un-nouveau-compte/ 

[8] MAURICE Cyrielle, Facebook : retour sur les 10 scandales de l’année 2018, Blog du modérateur, 21/12/2018, https://www.blogdumoderateur.com/scandales-facebook-2018/ 

[9] CAMPION Étienne, Pourquoi la privatisation d’Aéroports de Paris est un scandale politique, Le Figaro, 01/03/2019, http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2019/02/28/31001-20190228ARTFIG00157-pourquoi-la-privatisation-d-aeroports-de-paris-est-un-scandale-politique.php7

TECH Joma, Why I left my Data Science Job at FANG (Facebook Amazon Netflix Google), YouTube, 2019, https://youtu.be/M5v1nXiUaOI

Mis à jour le 7 juin 2019

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