La dictature invisible du numérique (2/3)


Articles / samedi, avril 27th, 2019

Dans l’essai L’homme nu : la dictature invisible du numérique, Christophe LABBE et Marc DUGAIN dressent un portrait effrayant de la révolution numérique. Il est ainsi évoqué dans l’ouvrage différentes menaces, comme ces géants du numérique surnommés GAFA ou Big Data, aspirant, « à travers Internet […] des milliards de données sur nos vies », l’existence d’un « espionnage » venant sceller un « pacte secret […] entre les Big Data [et] l’appareil de renseignement le plus redoutable de la planète » et de conclure par l’existence d’une dictature « inédite, […] une Big Mother bien plus terrifiante encore que Big Brother ».

Qu’en est-il dans les faits ? Doit-on craindre le terrible constat auquel DUGAIN et LABBE semblent aboutir ? Entre bénéfices et préjudices, où placer la révolution numérique ?

Pour répondre à cette question nous avons, dans un premier temps, partagé le constat établit par les auteurs (1/3). Examinons désormais les conséquences misent en avant par Christophe LABBE et Marc DUGAIN. Enfin, la troisième partie (3/3) permettra de nuancer le propos en répondant à la problématique de manière objective.

La révolution numérique, source de terribles conséquences ?

« La technologie du ciblage individuel sera si performante qu’il sera vraiment dur pour les gens de regarder ou de consommer quelque chose qui n’a pas été d’une manière ou d’une autre taillé pour eux »

Eric Schmidt président de Google, The Financial Time, mai 2007.

Dans le bilan dressé par les auteurs, la révolution numérique accentuerait les fractures sociales en provoquant de nombreux bouleversements tels que : la modification des normes sociales, l’accaparement des richesses aux mains de la nouvelle « supra-oligarchie », et la fragilisation des États sur fond d’idéologies ultralibérales.

Ainsi l’essai dénonce « l’accumulation de données qui va alimenter sans fin la richesse d’une minorité et l’omniscience de l’appareil de surveillance » (p. 73) de même que « l’allongement de la durée de vie, une des priorités de Google », qui, « accessible qu’aux plus fortunés » leur permettra de vivre « dans des lieux écologiquement préservés, loin de la concentration urbaine où les gens ordinaires s’aggloméreront » (p. 185).

Mais les conclusions des auteurs ne s’arrêtent pas là. Loin de se contenter d’un accaparement financier  [1, 2 & 3], les GAFAM se seraient prit d’intérêt pour le jeu politique, cherchant l’affaiblissement de la puissance Étatique. Ainsi font-ils référence aux propos d’une sénatrice américaine : « J’aime Apple, j’adore Apple déclare une sénatrice, tandis que ses collègues disent toute leur admiration pour la marque » (p. 89)  ou de Salim Ismail, ancien vice-président de Yahoo ! : « Les pouvoirs publics ne sont pas armés pour comprendre les technologies exponentielles. Ils ont donc tendance à vouloir entraver leur progression, ce qui ne sert à rien » (p. 136).

En faisant le constat que  «  l’idéologie libertarienne des Big Data est fondée sur un individualisme total » (p. 136), ils concluent : « petit à petit, les cols blancs subissent le même sort que les cols bleus avant eux » (p. 143). « La fameuse destruction créatrice schumpétérienne ne fonctionne plus » (p. 143).

Dans La révolte des premiers de la classe, Jean-Laurent CASSELY fait part de la crainte du déclassement sociale qui saisit une frange de la population. L’homme nu s’y accorde : « l’excroissance des GAFA et NATU participent à la destruction d’emplois mais aussi précarisent encore un peu plus le travail » (p. 144). Avant d’ajouter que ces « géants du numériques « transforment leurs salariés en collaborateur ultra-flexibles. Exit les syndicats », dénonçant cette « flopée d’auto-entrepreneurs sans couverture sociale ni fiche de paie. Cette Ubérisation [permettant] de casser les prix, [donnant] l’illusion au consommateur de récupérer un peu de pouvoir d’achat tout en accélérant la précarisation de la société. » (p. 144). « Ne subsisteront alors que les tâches à haute valeur ajoutée requérant de la créativité ou du contact humain. Ces 20% de main-d’œuvre qui travailleront 120 heures par semaine, comme le prédit l’économiste Nouriel Roubini » (p. 147).

Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, « Apple et Facebook ont imaginé un service de congélation d’ovocytes pour leur employées » rejetant in fine le poids de la contraception sur le corps féminin (voir Le déséquilibre contraceptif). « Une initiative applaudie par les féministes. L’objectif étant surtout d’aspirer l’énergie et la créativité d’employées dans la pleine force de l’âge, et donc censées être au faite de leurs capacités intellectuelles » (p. 127).

Cette fracture s’initierait dès la naissance, accentuée par l’école qui, « ne forme plus des citoyens mais des individus optimisés pour l’économie numérique de part la pression croissance exercée par le lobbying numérico-industriel » (p. 101). Pour preuve, les auteurs en appellent aux écoles  « non connectées » où les enfants [des leaders du numérique] n’ont « pas le droit de toucher un écran ». Ainsi, « les têtes pensantes du numérique prennent soin de protéger leur progéniture du monde qu’ils préparent pour les enfants des autres » (p. 93).

Selon eux, « l’inquiétude des chercheurs n’a pas empêché Steve Jobs de faire pression sur les écoles primaires pour que les élèves aient des Ipad afin d’apprendre à lire dessus, sans passer par des livres papiers. Objectif : utiliser l’école comme tête de pont pour ses produits et faire des élèves de futurs acheteurs en les familiarisant le plus tôt possible à l’outil » (p. 95). « L’école qui aurait pu être un espace de réflexion déconnecté, un lieu de résistance où l’on ensemence l’esprit critique, accompagne le mouvement. Najat Vallaud-Belkacem a foncé tête baissée avec son plan tablette pour une éducation digitale, qui a prévu, pour commencer, d’équiper toutes les classes de cinquième » (p. 100). Objectif annoncé : faire de la France le « leader de l’e-éducation ».

Enfin, la fracture numérique mettrait en péril les valeurs traditionnelles. On assisterait ainsi à la mutation de la société devenue porte étendard « de l’ennui et de l’impatience » ou nous seront transformé en consommateurs compulsifs, abandonnant tout libre arbitre. « Une ville sans citoyens donc, peuplée seulement de consommateurs dont il faut optimiser les achats. Un univers marchand parfait » (p. 75), « un monde noyé dans un temps immédiat, succession de moments dévolus à la consommation » (p. 101).

Les vieux réflexes du « c’était mieux avant » refont surface : « peu à peu, la lecture en profondeur s’efface. Relire Proust ou Tolstoï devient une lutte contre soi-même et un exercice douloureux pour notre cerveau habitué à papillonner » (p. 99).

A « l’appauvrissement du langage » (p. 100) s’ajoute la pression capitaliste. « Pour les multinationales du numérique, notre sommeil est un temps mort, hors connexion, qui ne génère aucun profit. Dormir nuit à la rentabilité, à la performance, à l’enrichissement, car même quand il n’achète rien, l’individu charge dans le système des données personnelles monétisables » (p. 126). « L’ère du open 24/7, qui a fait de nous des travailleurs et des consommateurs actifs à toute heure » (p. 126). « L’hyperactivité permanente étant la nouvelle norme sociale, il faut vivre sa vie en flux continu, optimiser tous les instants » (p. 126).

Pour conclure, le bilan dressé par l’essai est particulièrement à charge. Cependant, le cris d’alarme est-il justifié ? Doit-on craindre les terribles conséquences auxquelles DUGAIN et LABBE semblent aboutir ? Entre bénéfices et préjudices, où placer la révolution numérique ? C’est à ces questions que la troisième et dernière partie entend répondre (3/3).

Ressources

[1] PELÉ Damien, Pour Oxfam, les inégalités se creusent dans le monde et en France, Challenge, 22/01/2019, https://www.challenges.fr/economie/pour-oxfam-les-inegalites-se-creusent-dans-le-monde_637934

[2] A Florence, les riches familles du XVème siècle le sont toujours, Le Monde, 20/05/2016, https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/05/20/a-florence-les-riches-restent-riches-depuis-six-siecles_4923502_4832693.html

[3] C DANS L’AIR, Macron, la crise et les 26 milliardaires, YouTube, 21/01/2019, https://youtu.be/XHvmtZ6loUw

Mis à jour le 7 juin 2019

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