La dictature invisible du numérique (3/3)


Articles / samedi, mai 4th, 2019

Nous avons abordé dans les parties précédentes les évolutions apportées par le monde du numérique (1/3) et leurs terribles conséquences (2/3) telles qu’appréciées par Christophe LABBE et Marc DUGAIN dans leur essai : L’homme nu, la dictature invisible du numérique.

Cet ouvrage fait part de différentes menaces, comme ces géants du numérique surnommés GAFA ou Big Data, aspirant, « à travers Internet […] des milliards de données sur nos vies ». L’ensemble entend mettre en garde contre l’existence d’un « espionnage » venant sceller un « pacte secret […] entre les Big Data [et] l’appareil de renseignement le plus redoutable de la planète » et conclu par l’existence d’une dictature « inédite, […] une Big Mother bien plus terrifiante encore que Big Brother ».

Qu’en est-il dans les faits ? Doit-on craindre le terrible constat auquel DUGAIN et LABBE semblent aboutir ? Entre bénéfices et préjudices, où placer la révolution numérique ?

Bilan général

Bien que l’essai amène des réflexions très intéressantes, il est toujours irritant de voir les auteurs se fourvoyer dans certaines erreurs, a fortiori lorsqu’on maîtrise le sujet. La première concerne l’utilisation du mot « digital », directement dérivé de l’anglais que les auteurs sur-utilisent, démontrant par là-même leur non-maitrise du sujet. Si digital dérive de digit (chiffre en anglais) ce n’est pas le l’équivalent français « digitale » dérivant du mot « doigt ». Cette mauvaise traduction de « numérique » en « digital » pose la question quant au véritable recul des auteurs sur leur sujet. A cela s’ajoute l’argument d’autorité : « Élon Musk a déjà pris lui aussi conscience de la menace » (p. 150), l’étalage de faits qu’on aimerait pouvoir vérifier : « Cette consommation effrénée qui fait que 59 % des internautes passent entre quatre et quinze heures par semaine sur des sites porno » (p. 157) ou cette mauvaise utilisation du mot « Big Data » qu’ils confondent dès le dos de couverture avec GAFA pour désigner les grandes entreprises du Web alors que sa signification est simplement mégadonnées : « On les appelle les big data. Google, Apple, Facebook, Amazon ».

De plus, dans l’interview donnée pour On n’est pas couché [1], l’amalgame est fait entre iphone et smartphone et l’on apprend que pour échapper à la surveillance généralisée il suffirait dès lors de mettre en place l’ultra-stockage, solution illusoire consistant à noyer les agences de renseignement avec un profil volontairement surchargé d’informations.

L’ensemble n’aide malheureusement pas à engager la lecture de la meilleure manière qui soit. En effet, même si l’ouvrage doit être abordé avec un certain recul, il a le mérite d’alerter ou d’éveiller le public quant aux dérives possibles de cette collecte généralisée aux mains de quelques-uns. Aussi, espérons que le ton anti-technologique et pessimiste soit volontaire afin de toucher un public plus large.

Il ne s’agit pas d’adopter ces nouvelles technologies aveuglément, en technophiles béats mais de réfléchir quant à leur impacts, autant positifs que négatifs. L’ouvrage offre, dans ce sens, quelques propositions qu’il convient d’explorer.

Propositions

« La vie privée est une respiration indispensable. La vie privée, ce n’est pas ce que l’on dissimule, c’est de l’espace non public, quelque chose dont nous avons besoin pour ensuite jouer notre rôle sur l’agora. Elle est aussi vitale socialement que le sommeil l’est biologiquement. On nous fait confondre honnêteté et transparence. Il faut se poser la question : est-ce que le seul moyen que j’ai d’être honnête, c’est d’être mis sous surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? »

L’homme nu : la dictature invisible du numérique (p. 61).

Afin de se soustraire à la « dictature des données », la première étape consisterait à remettre l’humain au cœur des enjeux [2]. A « protéger la sensibilité, l’intuition, l’intelligence chaotique, gage de survie », mais aussi l’oisiveté pour notre créativité, l’erreur, processus indissociable de l’apprentissage et cette « imagination nourrit du vécu émotionnel gravé dans notre cerveau » (p. 111). Il convient de préserver « la part de flou essentielle de l’homme ». Car « l’esprit humain s’enrichit de l’imprévu, il n’est jamais aussi créatif que face à l’inattendu ». (p. 122). Enfin, se soustraire à l’algorithme Edge Rank de calcul des affinités que ce soit au travers des réseaux sociaux ou des sites de rencontres.

La seconde amènerait à renouer avec « le soucis de soi tel que l’entendaient les Grecs anciens. Il s’agit de suivre de son propre chef des principes favorisant un équilibre physique et psychique afin de mener une existence saine et une vie harmonieuse, plutôt que d’une gestion de la performance visant à se conformer à un modèle imposé par la statistique » (p. 79).  De rejeter « la normalisation disciplinaire ». Car, « par culpabilité ou par peur de ne pas être dans la norme, chacun devient sont propre censeur. L’exacte inverse de ce que scandent les champions de la Sillicon Valley : grâce à nous, l’individu est de plus en plus libre » (p. 79). Dans L’illiade et l’Odyssée, « le héros refuse l’immortalité pour conserver son humanité ». « Le héros des Grecs refuse [ainsi] d’être embastillé dans un présent éternel, un temps figé hors du récit où les choix n’ont plus d’importance et le courage n’a plus de sens, où la seule finalité est celle de la longévité » (p. 132). L’essai rappelle enfin que « le sentiment de finitude a été le principal moteur du progrès. Pour survivre à sa faiblesse, l’homme anticipe, il est le seul à pouvoir le faire, cette capacité d’anticipation a fait de lui le seul être sur Terre à être conscient qu’il va mourir » (p. 132).

L’objectif serait de se soustraire à cette « hallucination du désir » décrite par Freud pour se rapprocher « de la philosophie de l’Antiquité, celle des Stoïciens et des Sceptiques, pour qui l’idéal du bonheur était au contraire un perfectionnement de soi-même indéfiniment prolongé [3]. A présent nous préférons les raccourcis qui éliminent les efforts, le travail à long terme et le dur labeur sans garantie de succès » (p. 155).

Enfin, la responsabilité des ingénieurs doit être prise en considération. Quid de l’instauration d’une charte déontologique, à l’image du serment d’Hippocrate ou de celui des avocats [4] ? De nombreuses injonctions existent [5] afin d’amener une réflexion éthique dans le processus de création [6].

Pour conclure, l’ouvrage est intéressant et mérite d’être lu. En revanche, on pourrait parfois lui reprocher, outre certaines approximations (l’utilisation du mot « digital », des arguments qu’on aimerait pouvoir approfondir etc.) et un étalage exclusivement négatif, son manque de positivisme. Il ne faut pas non plus tomber dans l’extrême inverse, tomber dans l’admiration béates des nouvelles technologies et de ces acteurs. L’essai aurait néanmoins gagné à aborder l’existence de mesures appréciables comme la mise en place de la RGPD. Je lui reproche aussi cet aspect « racoleur », effrayant (voir les réactions lors de l’interview sur ONPC [1]) les lecteurs n’ayant pas la pleine connaissance technologique afin de prendre du recul sur les faits qu’on lui énonce. On craint souvent ce que l’on peine à comprendre. Or, le décalage est grand entre les moyens technologique mis en œuvre et la véritable compréhension que l’on en a.

Enfin, pour nuancer, l’accaparement des connaissances n’est pas seulement le fait des nouvelles technologies. Les livres ont su, eux aussi, monopoliser l’état des connaissances. Seul le support change. Finalement, le bilan en a été plutôt bénéfique. Il convient donc de faire la juste part des choses, de s’interroger sur les évolutions de la société en gardant une approche rationnelle et citoyenne [2]. A nous de faire bouger les lignes sans tomber dans l’anti-technologisme désuet [7].

« Avez vous vraiment besoin d’une application pour vous rendre compte que vous ne faites pas assez de sport ? »

Ressources

[1] ONPC, Marc Dugain et Christophe Labbé – On n’est pas couché 23 avril 2016, YouTube, 23/04/16, https://youtu.be/KilWa6cCh6k

[2] DATA GUEULE N°84, Algocratie : l’inégalité programmée, YouTube, 14/12/2018, https://youtu.be/oJHfUv9RIY0

[3] ILLOUZ Eva, Happycratie : Comment l’industrie du bonheur a prit le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2018

[4] Maître Eolas, Wikipédia, 12/02/2019, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ma%C3%AEtre_Eolas#Proc%C3%A8s_contre_l’IPJ

[5] https://concours.ethique.rotary-cge.org/

[6] DATA GUEULE N°88, Privatisations : la République en marché, YouTube, 11/04/2019, https://youtu.be/1hYR2o1–8s

[7] ABITEBOUL Serge, L’homme nu : n’importe quoi !, Binaire, 23/05/2016, http://binaire.blog.lemonde.fr/2016/05/23/lhomme-nu-nimporte-quoi/

Mis à jour le 7 juin 2019

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