La privatisation : étude d’un scepticisme français


Articles / mardi, novembre 26th, 2019

La privatisation de la Française des Jeux n’aura échappé à personne. Du moins en France où les campagnes publicitaires auront matraqué le contribuable français durant les deux derniers mois pour créer l’engouement et l’inciter ainsi à racheter les parts détenues par l’État. Deuxième loterie européenne et quatrième loterie mondiale, la FDJ c’est avant tout trois milliards et demi d’euros de recettes fiscales, quatre-vingt-dix millions d’euros de dividendes versés en 2018, vingt-six millions de joueurs et une croissance insensible aux intempéries économiques. Ancrée dans l’héritage populaire avec un taux de retour aux joueurs de 67% et un fonds historiquement dédié aux « Gueules Cassées », l’annonce du désengagement de l’État par la cession de 52% de ses parts au capital ne peut être appréciée par certains que comme un dépérissement du patrimoine français. Des initiatives qui inquiètent. En effet, comment comprendre cette solde d’un milliard d’euros contre l’un des actifs les plus rentables de l’État français ? En France, l’électorat ne l’explique pas. L’incompétence de l’État à elle seule ne suffirait pas à expliquer ce qui, aux yeux de certains, n’est rien d’autre que la mise en œuvre d’intérêts personnels au détriment de l’intérêt commun. « Nationalisation des pertes, privatisation des profits », ainsi se résume la grogne populaire.

Il faut dire que la privatisation de la FDJ s’inscrit dans un contexte « à la hausse », dans la lignée d’Air-France, Orange, Renault, Total, Safran, BNP et bientôt ENGIE puis ADP. Depuis trente ans les gouvernements successifs n’ont pas enrayé le phénomène de dénationalisation. Au contraire, dans l’esprit national, le mouvement semble même s’accélérer. Rien n’y fait, pas même les référendums d’initiative populaire balayés d’un revers de la main. Rien ne semble non plus pouvoir ébranler le scepticisme français marqué par le souvenir toujours amer de la « perte » des autoroutes françaises et par la crainte du dépérissement de la qualité des services publics. Hôpitaux, éducation, transports : l’effroyable pression économique imposée par la course à la rentabilité qu’ils subissent finira peut-être un jour par sonner le glas d’un des modèles offrant l’une des meilleures qualités de vie. Le débat semble donc se cristalliser sur les privatisations qui n’ont pas marché. Car si certains peuvent y voir là un désengagement de l’État, agités par l’inquiétude de voir partir les fleurons nationaux aux mains de capitaux moins généreux, d’autres peuples quant à eux embrassent bien davantage le mouvement. Comment expliquer cette différence de perception ?

La France reste avant tout marquée par l’héritage catholique et social donnant naissance à un manichéisme total opposant les « riches » et les « pauvres », et dont la définition des deux termes est si vague, qu’elle amène par sa grande plasticité à pouvoir y inclure à peu près qui l’on veut. Jusqu’à amener les deux classes sociales : ouvrière et moyenne (nommée aussi salariale), aux aspirations pourtant similaires, à se combattre entre-elles. Cette opposition s’inscrit dans la lignée traditionnelle française, naturellement sceptique quant à inclure la recherche des profits comme leitmotiv légitime (alors que les Britanniques reconnaissent le profit, le rendement, comme le gage d’une nature humaine naturelle à canaliser).

La France reste marquée par l’héritage catholique et social donnant naissance à un manichéisme total opposant les riches et les pauvres

Cette opposition est parfois à l’origine d’interactions de façades et spécieuses, notamment avec son employeur, conduisant à se dissimuler derrière la fameuse égérie du « travail-passion » (voir l’essai : L’injonction au bonheur dans le monde du travail). On voit ainsi fleurir les postes LinkedIn où les salariés sont tous passionnés par la finance ou la donnée dans un puritanisme morbide. À en oublier presque les faits : la France reste parmi les premières consommatrices d’antidépresseurs dans le monde et seuls 9% des salariés se disent investis et heureux au travail, à savoir qu’ils considèrent leur travail comme un moyen de s’accomplir et non pas juste alimentaire. Et malgré les plans de relances de l’actionnariat populaire appuyés par des initiatives comme la loi PACTE, dont le but est d’assouplir le fonctionnement du plan d’épargne en action afin de le rendre plus attractif et de permettre l’intéressement des Français aux patrimoines économiques via le financement des entreprises françaises en évitant la fuite des capitaux, la France demeure le premier pays d’épargne avec des plans actionnariaux et financiers désespérément boudés. La classe politique va même jusqu’à jouer de cette division. Ainsi, en 2012 le futur Président de la République François Hollande déclare qu’il « n’aime pas les riches ». Il devra plus tard, non seulement son élection à sa proposition de taxe à 75% pour les ménages dont le revenu annuel est supérieur à 1 million d’euros (à la portée symbolique plutôt qu’économique puisqu’elle ne rapportera rien), mais encore au second tour le confrontant à Nicolas Sarkozy, président « blingbling » embourbé dans une polémique concernant sa montre à $70,000. Ce manichéisme conduit à un totalitarisme de l’égalité limitant par exemple la transmission d’un avantage « reproductif » certain à ses descendants au travers de frais de successions allant de 45% en ligne directe à 60%, remettant de fait le patrimoine accumulé dans le « pot commun ». Et, car les couches aisées n’utilisent pas les mêmes leviers que les salariés, les taxes ne faisant qu’affaiblir ceux qui n’utilisent pas les mêmes leviers et leurs capitaux (dont les intérêts rapportent parfois plus que le travail salarié), les « riches » ne le deviennent que davantage tandis que les classes laborieuses sortent grandes perdantes de ce genre de transactions.

La France est imprégnée par le souvenir de 1789

La France est également imprégnée par le souvenir de 1789 dont la Révolution donna naissance à une approche rationaliste figeant en son sein la symbolique Déclaration universelle des droits de l’Homme et du Citoyen. Elle s’oppose ainsi à l’approche empirique britannique décrite par Edmund Burke, privilégiant la jurisprudence constitutionnelle léguée par la suite des temps, la tradition et les constructions historiques propres à chaque peuple au système universel déduit de la raison philosophique et plaçant l’œuvre législative en dehors de tout contexte spatio-temporel. Cette approche rationaliste de même que les vestiges des deux guerres mondiales (économie de guerre, hiérarchie de la chaine de commandement, plans nationaux de reconstruction) expliquent l’importance de la place prise par l’État. De la même manière que l’héritage culturel et le traumatisme du nazisme expliquent la culpabilité allemande ou pourquoi les Allemands rendent les paiements par carte bancaire si compliqués, draguent peu, abandonnent tout sentiment patriotique, accueillent le plus de réfugiés en Europe (1) voire s’abandonnent corps et âme dans l’Union Européenne, la même dynamique est à l’œuvre et explique la centralisation de l’organisation française. Ainsi charge aux « élites » françaises de réaliser les directives définies par l’État détenteur d’un savoir qui se voudrait absolu. La France aime les experts : ENA, Polytechnique, système élitiste de Grandes Écoles prévalant les Universités, le système français est fait pour valoriser les diplômes jusqu’à rendre l’accès à l’emploi difficile ou à ostraciser les profils sortants de la norme, privilégiant le respect des chartes définies à un salarié véritablement singulier. Comparativement à Londres vis-à-vis du reste du Royaume-Uni, même si le fossé reste moins important en termes d’opportunités, Paris reste toujours le bassin d’emplois prédominant et un pôle économique majeur, regroupant 20% de la population française. Si Frankfort et Munich rivalisent avec Berlin, rien ne s’oppose à Paris.  À l’existence de ce centre décisionnaire coupé de la réalité du terrain, aux politiques hors-sols et parfois carriéristes s’oppose un mouvement que peuvent représenter les Gilets jaunes. Et, car l’État français est envisagé comme un expert, né ce besoin d’homme providentiel à la Général de Gaulle, source de bien des déceptions. À l’État Providence incombe la lourde tâche de prendre en charge les besoins, de savoir les distribuer et de les réguler. Ainsi, les dépenses sociales représentent pas moins de 57% du PIB, justifiant la taxation la plus forte d’Europe (47% du PIB de prélèvements obligatoires en 2017), soit le plus fort taux dans le monde contre 34% en moyenne pour les pays de l’OCDE. À défaut du modèle américain dont le système de mécénat privilégiant les dons est culturellement présent, le système français est beaucoup plus insidieux puisqu’aucune sollicitation ne vient à responsabiliser individuellement le citoyen face à des situations de pauvreté puisque c’est à l’État qu’en incombe la charge.

Cas de la centralisation en France
Réseau ferré national – Lignes voyageurs principales

La France enfin, est également mue par une vision pessimiste de l’avenir, justifiée par les échecs des privatisations passées, mais aussi par l’expansion de libéralisme à toutes les sphères de l’économie, allant jusqu’à briser les barrières symboliques de la relation au corps, de la famille, du sacré. Ce fut le cas de la privatisation des autoroutes françaises (trouvant leur pendant dans la privatisation du rail britannique), dont le contribuable est sorti grand perdant, avec à la clef, un cahier des charges non respecté par les concessionnaires et une hausse des prix autoroutiers supérieures à l’inflation. Le cas similaire s’est produit avec l’effondrement du pont Morandi en Italie, où l’on a soudainement constaté que 98% des investissements de renforcement du pont avaient été effectués entre 1982 et 1999, c’est-à-dire avant la privatisation d’Autostrade per l’Italia. Cela interroge quant à la place de l’Etat, entrainant parfois un certain désaveu de la classe politique jusqu’à une remise en cause du contrat social rousseauiste. L’État est en effet envisagé comme rempart à la libéralisation économique et à l’expansion de la logique des marchés à toutes les sphères de la vie privée : le sexe, la santé et la défense nationale. L’État est vu comme un régulateur à même de freiner une logique de rentabilité destructrice en permettant la protection de l’intérêt général (ce qui n’a toutefois pas été le cas avec le tabac autrefois). Cela contribue à envisager la privatisation uniquement sous l’angle des échecs ou des pertes possibles que sous l’angle des succès dont Renault-Nissan, Air France-KLM, Orange, BNP sont pourtant les formidables fleurons.

En définitive, amour des experts, rationalisme et appréciation des profits comme un vice plutôt que comme le prélude à des relations humaines assainies expliquent pourquoi un pays a embrassé la privatisation tandis qu’un autre la craint. De manière sous-jacente s’additionne la crainte du peuple français à se voir imposer un avenir libéral, à subir cette injonction à rejoindre à marche forcée une économie mondialisée mettant à mal son modèle social. Cela donne lieu à l’émergence de deux réponses instinctives, réflexes pavloviens lorsque la privatisation vient à être évoquée : par exemple envisagée de manière positive du point de vue britannique et inversement chez le peuple français.

(1) L’Allemagne a ainsi accueilli 325 370 réfugiés sur 524 185 demandes en 2017, ce qui représente plus de 60% des décisions positives octroyées dans toute l’Union européenne. Ensuite le second taux tombe à 40 575 réfugiés accueillis pour la France, 35 130 pour l’Italie, 33 925 pour l’Autriche et 31 235 pour la Suède.

Mis à jour le 27 novembre 2019

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