La révolte des premiers de la classe de Jean-Laurent Cassely


Articles / mardi, janvier 1st, 2019

En ces périodes de fêtes, entre les huîtres, la bûche de Noël, et accompagné par l’ouverture de quelques cadeaux, j’ai eu la surprise de trouver dans mes souliers La révolte des premiers de la classe de Jean-Laurent Cassely [1]. Je n’ai pu que me réjouir de cet achat – en vérité sans surprise puisqu’il s’agissait d’un cadeau auto-réalisé – arrivé à point nommée, complétant ainsi les sources de travail accumulées lors la préparation de mon essai en cours : L’injonction au bonheur dans le monde du travail. Ce livre apporte de nombreuses réflexions très intéressantes, tant et si bien que le lecteur ne peut se satisfaire d’une seule lecture afin de pleinement assimiler l’ensemble des connaissances partagées. Il me faudra certainement plusieurs passages après le dégrossissement initial afin de pleinement dégager les multiples spécificités. Néanmoins, cet ouvrage offre différents degrés de lecture permettant un abord et une lecture facilitée. Je vous le recommande donc vivement.

J’appartiens à une génération que l’on nomme les Millenials, ces enfants nés dans les années 80 à 2000 [2]. Comme le souligne Jean-Laurent Cassely, j’ai l’impression de vivre une période charnière où de nouveaux pionniers qui n’adhérent plus à la vision traditionnelle de la success story professionnelle sont en quête de sens, fuyant « l’aliénation » provoquée par des tâches perdants de leur tenant, aspirant à ne pas devenir ces cadres qui n’encadrent plus personne.

Dans l’ancien monde, les bons élèves s’installaient au sommet des tours de bureaux et les mauvais étaient condamnés à travailler de leurs mains pour servir cette élite de l’économie que l’on commençait à qualifier d’immatérielle ou de la connaissance […] On voit depuis quelques années déferler une vague de jeunes urbains diplômés qui quittent leur emploi pour satisfaire une envie de faire, de réaliser quelque chose de concret plutôt que de gaspiller leur temps dans un emploi de « cadre ou profession intellectuelle supérieure » […] un phénomène qui manifeste une réelle lassitude, tout à fait authentique, pour le parcours de vie qui est aujourd’hui proposé à la vaste partie d’une classe d’âge qui accède au bac puis aux études supérieures.

Il y a dans ce comportement l’appréhension du travail abordé comme une réalisation de soi, la naissance d’un culte de l’artisanat – à mettre en parallèle avec le développement des nouveaux quartiers-village « bobos » où il fait bon vivre [3] avec les fromageries, brunchs et autres lieux de ventes et dégustation de bières artisanales revisités – mais aussi un engouement que je retrouve beaucoup parmi mes camarades, adeptes de la small entreprise et de la création de start-ups du numérique (c’est mon domaine d’étude). Comme en écho à ces réorientations de carrière on semble lire la lassitude éprouvée par les « nouveaux audacieux » de cette « génération culottée » mus par la volonté de sortir du système de travail dominant et qui ont fait le « choix audacieux de modeler leur vie à leur image et selon ce qui les fait vibrer, devenant ainsi les artisans de leur propre vie ».

J’ai lu cet essai avec l’envie de comprendre l’épiphénomène que représente ces bouleversements. Serais-je victime du biais du survivant qui consisterait à fausser ma représentation de la réalité, me faisant ainsi appliquer le prisme de ma réalité fantasmée sur la société ? Suis-je le seul à rechercher cette quête de sens ?

Extrêmement documenté, on y apprend au fil des pages qu’en 2016, 14% des bac+5 auraient suivit une réorientation dans les deux ans suivant l’obtention de leur diplôme tandis que les anciens diplômés du supérieur représentent en 2010 près de 26% des chefs d’entreprises artisanales. Quand bien même le phénomène reste marginalisé puisque la reconversion demeure peu représentative dans la masse des nouveaux diplômés, l’auteur s’interroge : s’agit-il d’une hype médiatique ou d’un phénomène d’avant-garde touchant une classe de privilégiés, ces nouveaux « bourgeois de proximité » ?

Pour tenter d’expliquer le phénomène il y a l’avènement du Taylorisme dont le but vise la  décomposition des tâches de travail, prônant l’hyperspécialisation, privant toujours davantage le salarié de la vision global de la chaîne de production et concentrant le véritable travail intellectuel aux mains d’une élite de plus en plus restreinte. Le Taylorisme atteint désormais les plus hautes sphères de la masse productive, impactant non plus seulement les ouvriers mais rattrape également les nouveaux travailleurs de la connaissance, les salariés de la « sphère cognitive », les « sans bureaux fixes ». On assiste à la consécration d’un monde rendu imperméable [4] où les différentes couches de production sont devenues invisibles, rendant opaques des processus qui pourraient expliquer la magie d’Amazon, à même de livrer des produits à travers le monde avec une étonnante facilité. En contre-pied il y a ce désir de se reconnecter avec la réalité, de coller de nouveau avec la représentation fantasmée d’un travail qui serait « intellectuellement stimulant », « socialement intéressant » et améliorant à la marge « l’état du monde », enfin, de fuir « la fabrique à tristesse » que serait l’entreprise [5].

Ce mal de vivre que connaissent les tenants d’une position pourtant perçue comme privilégié s’explique par un non-assouvissement de besoins psychosociaux voulue par la « gouvernance des nombres » pour reprendre le terme du juriste spécialisé dans le droit du travail Alain Supiot, par ce « management désincarné » décrit par le sociologue Denis Monneuse dans Le silence des cadres : il y a un « décalage entre le niveau intellectuel requis pour obtenir un diplôme bac+5 et ce qu’exige le travail des cadres au quotidien. Ils ont beau être qualifiés de producteurs de l’économie de la connaissance, leur travail rime surtout avec réunions sans prise de décision, reporting, gestion des mails et travail administratif » (le fameux sacre-sain titre de « chef de projet », distribué à tout va). Une réalité pour ces nouveaux « bons soldats de la suite Microsoft Office » malgré eux.

Après un master en finance, la consultante se retrouve dans un cabinet spécialisé dans les fusions-acquisitions et raconte : « On y fait des tâches hyper précises et parfois totalement inutiles. On fait des présentations PowerPoint toute la journée. Et il faut que ce soit beau et que ça mette en valeur les boites. Ce n’est pas un boulot pour moi ! Ils devraient le donner à des graphistes ».

Cassely s’appuie de plus sur l’essai de l’anthropologue américain David Graeber, Bullshits Jobs, citant 5 causes majeures propices au non-épanouissement de cette nouvelle génération :

  • La mondialisation : qui éloigne les clients et atténue les contributions individuelles.
  • La bureaucratisation : qui fragmente les tâches, les hyperspécialises, impose des normes et des standards.
  • La financiarisation : qui vise à produire davantage un taux de retour sur investissement intéressant plutôt qu’une véritable valeur ajoutée.
  • La numérisation : qui noie les collaborateurs sous des outils de Gestion de projet et des micros-actions.
  • La quantification (ou reporting) : qui consiste à évaluer le résultat de manière chiffrée. On évalue non plus le résultat vrai mais ce qu’en dise les chiffres.

En parallèle, « les spécialistes RH ou du management nous assènent que l’individu et sa personnalité sont de plus en plus déterminants dans la productivité tandis que ces évolutions des modes de travail tendent à transformer les salariés en simples pions interchangeables ».

En définitive il existe un fossé entre la quête de sens des Millenials cherchant une gratification immédiate, luttant contre la déréalisation mais également effrayés par la crainte d’un déclassement à venir [6]. Un déclassement des conditions de travail que les métiers manuels ont connu avant eux. En effet le travail de cadre souffre d’une perte d’autonomie, d’une banalisation puisqu’aujourd’hui 23% de la population active a le statut de cadre et que l’on assiste à une « mastérialisation » de la jeunesse française de plus en plus diplômée créant une saturation (également visible en Allemagne avec une population active toujours plus vieillissante), et une baisse de l’écart de rémunération passant de 4 en 1960 à 2,7 fois celui d’un ouvrier. Combiné à la soif de ne pas s’ennuyer, l’envie de fuir le job-strain (la tension au travail) et l’envie de mêler carrière et vocation.

Le propre de notre époque est que la jeunesse […] ne veut renoncer ni à s’épanouir dans sa vie professionnelle – et donc à faire de sa vie une œuvre d’art –, ni à bénéficier d’un certain niveau de confort matériel – et donc à maintenir le standing de vie de ses parents. En d’autres termes, les jeunes diplômés attendent un épanouissement dans toutes les sphères de leur existence. Pas seulement dans leur vie relationnelle, familiale, de couple ou dans leurs loisirs créatifs, mais dans leur travail. Celui-ci devient même, pour une franche de la génération, un outil de développement personnel, et un support central de l’identité.

Ressources

[1] CASSELY Jean-Laurent, « La révolte des premiers de la classe », Arkhe Editions, 2017
[https://amzn.to/2AohHCt]

[2] BÉNARD Olivier, « La génération Y et le marché du travail », Mignonnette Philosophie, 2018
[https://mignonnette-philosophique.com/articles/les-milleniaux-et-le-marche-du-travail-simon-sinek/]

[3] BÉNARD Olivier, « Rétrospective Culturelle #1 », Mignonnette Philosophique, 2018
[https://mignonnette-philosophique.com/retrospectives-culturelles/retrospective-culturelle-1/]

[4] MEURICE Guillaume, « Les gilets jaunes et la start-up nation », Youtube, 2018
[https://youtu.be/lESygF0gxm0]

[5] GRAEBER David, « Bullshits Jobs », Liens qui libèrent, 2018,
[https://amzn.to/2To2VCV]

[6] BÉNARD Olivier, « La robotisation du marché du travail », Essai pour le Rotary, 2018
[https://mignonnette-philosophique.com/essais/la-robotisation-du-marche-du-travail/]

 

Mis à jour le 2 janvier 2019

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