L’arnaque des business et formations en ligne : les origines


Articles / mardi, février 5th, 2019

Dans un billet publié en juillet et sobrement intitulé « Les business et formations en ligne, une arnaque ? », je m’étais intéressé à ce phénomène amenant de plus en plus de « formateurs » à proposer des formations payantes à la qualité douteuse mais toujours centrés autour de la thématique bien en vogue du développement personnel. J’y avais abordé l’aspect parfois malveillant de ces formations, ajoutant de l’émotionnel à du pragmatisme. En effet, de nombreuses personnes n’apprécient pas le quotidien dans lequel elles sont piégées. On leur offre donc la formation pour s’en sortir. Et c’est cet aspect, jouant sur l’émotionnel, qu’on ne peut approuver : le fait de vendre du rêve à base de « liberté », « d’ambition » et « d’optimisme » pour ce qui n’en est pas.

De partout fleurissent donc les incitations à quitter la « rat race », la course des rats amenant, générations après générations, à suivre le même rythme immuable : métro, boulot, dodo. « Vivez libre, riche et heureux », voilà le nouvel hymne du XXIème siècle. Ces offres qui pullulent répondent, selon le principe de l’offre et de la demande, à un besoin. Celui, pour une nouvelle génération, de retrouver du sens dans le travail, de satisfaire un sentiment d’insatisfaction. Quelle est donc l’origine de ce mal-être grandissant touchant une jeunesse considérée portant comme privilégiée, celle des futures catégories socio-professionnelles supérieures ?

Une demande de renouveau générationnel

Le XXIème siècle, et comme tous les siècles avant lui, est le théâtre de nombreux bouleversements. Aux évolutions industrielles, économiques et sociétales s’ensuivent per se des modifications du rapport au travail. Différents indicateurs montrent qu’aujourd’hui le travailleur se retrouve davantage sollicité qu’il ne l’était auparavant. Dans l’ouvrage « Histoire des corporations des métiers depuis leurs origines jusqu’à leur suppression en 1761 » publiée en 1909, l’historien Étienne Martin de Saint-Léon constate par exemple au travers l’Histoire une augmentation du travail hebdomadaire, passant de 25 heures en moyenne à 35 du fait de l’émergence de technologies nouvelles comme l’électricité qui permet désormais de prolonger les horaires de travail tandis que les rythmes de vie étaient jusqu’alors orchestrées par le cycle naturel plutôt que par celui des horloges. De nombreux phénomènes expliquent ces injonctions des employeurs, encourageants le collaborateur à lui offrir davantage de disponibilité, que ce soit par l’arrivée des technologies nouvelles rendant la déconnexion impossible, effaçant la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle ou encore l’émergence d’un monde toujours plus globalisé, connecté et donc de plus en plus concurrentiel. Dans le monde d’aujourd’hui, on passe de plus en plus de temps au travail. En parallèle s’accroissent les pressions dans les zones urbaines comme le montre l’étude des sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sur la ségrégation sociale et urbaine [1][2][3] augmentant les temps de transport de ces populations contraintes de s’éloigner des centres-villes et dont la migration pendulaire s’initie avec le RER dès les 4 heures du matin. Le travail devient pierre angulaire dans nos sociétés, allant jusqu’à s’immiscer jusque dans nos rêves [4], à fragiliser les couples et la vie familiale [5].

A cette part croissante du travail dans nos vie s’ajoute les craintes d’une certaine jeunesse française « privilégiée » au regard du déclassement social à venir. Un déclassement que les métiers manuels ont connu avant eux. En effet le travail de cadre souffre d’une perte d’autonomie, d’une banalisation puisqu’aujourd’hui 23% de la population active a le statut de cadre, que l’on assiste à une « masterialisation » de la jeunesse française de plus en plus diplômée et que l’on relève une baisse de l’écart de rémunération passant de 4 en 1960 à 2,7 fois celui d’un ouvrier aujourd’hui. Ces craintes sont motivées par l’accroissement des inégalités [6], que dénonce non seulement Oxfam dans sa dernière étude [7] mais désormais le FMI lui-même [8], que ce soit par la concentration de l’éducation de plus en plus en proie à une bulle spéculative et à une inflation des diplômes inutiles [9], aux derniers scandales en date [10] ou encore par la monopolisation de la richesse [11].

Il y a un an j’écrivais que nous étions revenus du Taylorisme et du Fordisme. La lecture de l’essai [12] de Jean-Laurent Cassely : « La révolte des premiers de la classe » nous donne un tout autre aperçu, avec une vision d’un monde du travail devenu dépersonnalisé et dont le flying-desk, le fait que le salarié n’ait plus de bureau attitré, est devenu le syndrome. Le phénomène s’explique par l’avènement d’un Taylorisme exacerbé plutôt que par sa disparition, menant à la décomposition des tâches de travail, prônant l’hyperspécialisation, privant toujours davantage le salarié de la vision global de la chaîne de production et concentrant le véritable travail intellectuel aux mains d’une élite de plus en plus restreinte. Le Taylorisme atteint désormais les plus hautes sphères de la masse productive, impactant non plus seulement les ouvriers mais rattrapant également les nouveaux travailleurs de la connaissance, les salariés de la « sphère cognitive », les « sans bureaux fixes ». On assiste à la consécration d’un monde rendu imperméable, où les différentes couches de production sont devenues invisibles, rendant opaques des processus qui pourraient expliquer la magie d’Amazon, à même de livrer des produits à travers le monde avec une étonnante facilité. En contre-pied il y a ce désir exprimé par ces générations appartenant à la catégorie socio-professionnelle supérieure, les CSP+, de se reconnecter avec la réalité, de coller de nouveau avec la représentation fantasmée d’un travail qui serait « intellectuellement stimulant », « socialement intéressant » et améliorant à la marge « l’état du monde », enfin, de fuir « la fabrique à tristesse » que serait l’entreprise et à laquelle participerait « l’ubérisation » [13] de la société française, accentuant la pression sur le salarié à la position déjà précaire, dont le statut de travailleur indépendant réduits les charges des employeurs, lui faisant perdre toute protection sociale [14]. La tension sociale alimente les haines et la culture populaire. Elle s’exprime aussi bien au travers le mouvement des Gilets Jaunes qu’elle est dénoncée dans les textes de nombreux auteurs engagées [15].

De fait de cette omniprésence du travail devenu pierre angulaire et de cette peur du déclassement se forme une génération aux aspirations nouvelles : les Milléniaux.  Ces jeunes adultes nés entre les années 90 et 2000, constitutifs d’une période charnière, sont considérés comme des pionniers qui n’adhérent plus à la vision traditionnelle de la success story professionnelle. En quête de sens, fuyant « l’aliénation » provoquée par des tâches perdants de leur tenant, aspirant à ne pas devenir ces cadres qui n’encadrent plus personne, ils peinent à se réconcilier avec le monde de l’entreprise :

Dans l’ancien monde, les bons élèves s’installaient au sommet des tours de bureaux et les mauvais étaient condamnés à travailler de leurs mains pour servir cette élite de l’économie que l’on commençait à qualifier d’immatérielle ou de la connaissance […] On voit depuis quelques années déferler une vague de jeunes urbains diplômés qui quittent leur emploi pour satisfaire une envie de faire, de réaliser quelque chose de concret plutôt que de gaspiller leur temps dans un emploi de « cadre ou profession intellectuelle supérieure » […] un phénomène qui manifeste une réelle lassitude, tout à fait authentique, pour le parcours de vie qui est aujourd’hui proposé à la vaste partie d’une classe d’âge qui accède au bac puis aux études supérieures [16].

Il y a dans ce comportement l’appréhension du travail abordé comme une réalisation de soi. Cela peut s’exprimer par la naissance d’un culte de l’artisanat à mettre en parallèle avec le développement des nouveaux quartiers-village « bobos » où il fait bon vivre et où les fromageries, brunchs et autres lieux de ventes et dégustation de bières artisanales revisités accèdent à un regain de popularité. Mais cet engouement se retrouve parfois sous une forme nouvelle, parmi les jeunes promotions d’étudiants, ces éléments de la « start-up nation » [17], adeptes de la small entreprise et de la création de start-ups du numérique. Il y a ces idéaux portés par les success story avec ces exemples de réussite nés avec la bulle internet : Apple pour Steve Jobs, SpaceX et Tesla pour Elon Musk enfin Amazon pour Jeff Bezoss, projets devenus fer de lance d’un nouveau capitalisme « responsable » [18] particulièrement appréciés par ces générations sensibilisées au développement durable, au commerce équitable, au tri sélectif et à l’agriculture biologique. De nouveaux mythes apparaissent dans l’imaginaire collectif, portés par l’essor d’œuvres culturelles comme « The Poursuite of Happiness » [19], avec cette idée d’une réussite dépendante de notre volonté, établissant un « rapport direct entre bonheur et responsabilité personnelle » [20].

Comme en écho à ces réorientations de carrière on semble lire la lassitude éprouvée par les « nouveaux audacieux » de cette « génération culottée » mus par la volonté de sortir du système de travail dominant et qui ont fait le « choix audacieux de modeler leur vie à leur image et selon ce qui les fait vibrer, devenant ainsi les artisans de leur propre vie »

De plus en plus, on assiste à ce décalage entre les aspirations des nouvelles générations rapportées parfois au travers de films caricaturaux comme « Libre et assoupis » [21] et les apports d’un monde professionnel qui peine à s’adapter. Ce désir d’appartenance, le syndrome « Google » [22], le « purpose » décrit par le conférencier Simon Sinek [23] constitue aussi une façon de fuir l’entreprise et ses vieux modèles actuels [24]. Comme si le bonheur n’était plus dans le groupe mais dans l’absence de hiérarchie. Un principe déteignant dans la culture populaire [25] prônant la fuite du travail alimentaire au profit du travail-passion. On retrouve ce désabus jusque sur les bancs de l’école [26] ou dans les romans de jeunes écrivains [27] :

Nadine, ma supérieure, souriait à chacun et faisait force actions coup de poing (le team building) pour souder l’équipe autour d’un métier plutôt morose. (p.128)

A cette affirmation : « les jeunes ne veulent plus travailler » réponds une révolution des consciences. Nous avons admis qu’il n’était plus possible de brûler des sorcières. Tout comme la torture, la peine de mort, la corrida, nous admettons que l’accomplissement de tâches avilissantes n’est plus possible. On se révolte contre les employés d’Amazon contraints d’uriner dans des bouteilles. On interroge désormais le sens et la valeur du travail [28].

Au-delà des cadres préconçus, cette génération s’interroge quant à une possible déprofessionnalisation du monde du travail dans une société où le travail hiérarchise et définie la place de l’individu et constitue un point d’accroche lors des rencontres, portée par le fameux : « Que fais-tu dans la vie ? ». Combiné à la soif de ne pas s’ennuyer s’ajoute l’envie de fuir le job-strain, la tension au travail, ce désir de mêler carrière et vocation. Il y a aussi cette volonté de reconstruire cette vie de couple que les tensions ont mise à mal et dont nos parents sont les tristes reflets. On ne souhaite plus reproduire ces échecs mais au contraire, dégager du temps pour soi, mais aussi pour les autres. Enfin, revaloriser la vie de couple.

Le propre de notre époque est que la jeunesse […] ne veut renoncer ni à s’épanouir dans sa vie professionnelle – et donc à faire de sa vie une œuvre d’art –, ni à bénéficier d’un certain niveau de confort matériel – et donc à maintenir le standing de vie de ses parents. En d’autres termes, les jeunes diplômés attendent un épanouissement dans toutes les sphères de leur existence. Pas seulement dans leur vie relationnelle, familiale, de couple ou dans leurs loisirs créatifs, mais dans leur travail. Celui-ci devient même, pour une franche de la génération, un outil de développement personnel, et un support central de l’identité [29].

La nouvelle génération a donc des attentes nouvelles qu’on pourrait résumer par une quête de sens exprimée par cette génération sensibilisée et devenu sensible au capitalisme, non plus dérégulé, mais désormais « responsable » [30]. L’humain revient au cœur des enjeux et des préoccupations par réaction à un système perçu comme toujours plus précaire et déshumanisant.

Ressources

[1] PINÇON-CHARLOT Monique, PINÇON Michelle, Sociologie de Paris, La découverte, 2000

[2] PINÇON-CHARLOT Monique, PINÇON, Paris : Quinze promenades sociologiques, Payot, 2013

[3] LEGROS Claire, « Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : A Paris les inégalités s’accroissent de manière abyssale », Le Monde, 29/01/2019
[https://www.lemonde.fr/smart-cities/article/2019/01/29/michel-pincon-et-monique-pincon-charlot-a-paris-les-inegalites-s-aggravent-de-maniere-abyssale_5416039_4811534.html]

[4] RAFFIN Nicolas, « Rêver du travail : Il y a une sorte de combat, de lutte intérieure qui se traduit jusque dans les rêves », 20 minutes, 2018, [https://www.20minutes.fr/economie/2394767-20181213-rever-travail-sorte-combat-lutte-interieure-traduit-jusque-reves]

[5] D’après l’INSEE, le nombre de divorces a considérablement augmenté en France, passant d’environ 33 000 divorces par an en moyenne entre 1950 et 1970 à 123 668 en 2015, [https://www.insee.fr/fr/statistiques/2569324?sommaire=2587886]

[6] M. MONDIALISATION, « L’ultime zapping », Youtube, 19/01/2019, [https://youtu.be/3EqWF0g13xE]

[7] « Selon Oxfam, les vingt-six plus riches détiennent autant d’argent que la moitié de l’humanité », Le Monde, 20/01/2019, [https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/20/selon-oxfam-les-26-plus-riches-detiennent-autant-d-argent-que-la-moitie-de-l-humanite_5411755_3234.html]

[8] C DANS L’AIR, « Macron : la crise… et les 26 milliardaires », Youtube, 21/01/2019,
[https://youtu.be/XHvmtZ6loUw]

[9] FOLIGNE Florent, Grandes écoles de commerces : les rois du pipeau, 2018, [https://youtu.be/dL_ru484t1U]

[10] C DANS L’AIR, « Carlos Ghosn : les révélations de trop », Youtube, 17/01/2019,
[https://youtu.be/TfUPk5Lxlcg]

[11] « A Florence, les riches familles du XVe siècles le sont toujours », Le Monde, 20/05/2016, [https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/05/20/a-florence-les-riches-restent-riches-depuis-six-siecles_4923502_4832693.html]

[12] CASSELY Jean-Laurent, La révolte des premiers de la classe, Arkhe Editions, 2017

[13] PARISE Fanny, « Uber ou le douloureux paradoxe du capitalisme banlieusard », Slate, 17/08/2016, [http://www.slate.fr/story/121453/uber-capitalisme-banlieusard]

[14] EUZEN Philippe, « Pédale ou crève : dans la peau d’un livreur Foodora », Le Monde, 2017, [https://www.lemonde.fr/entreprises/visuel/2017/06/05/pedale-ou-creve-dans-la-peau-d-un-livreur-foodora_5138990_1656994.html]

[15] Hugo TSR, « C’est plus des DRH c’est des militants pour le FN », Alors dite pas, Fenêtre sur rue, 2011

[16] CASSELY Jean-Laurent, La révolte des premiers de la classe, Arkhe Editions, 2017

[17] COLIN Nicolas, « Qu’est-ce qu’une startup nation ? », L’obs, 2018 [https://www.nouvelobs.com/chroniques/20180711.OBS9528/qu-est-ce-qu-une-start-up-nation.html]

[18] AFP, « Musk rend public les brevets de Tesla pour aider à sauver la terre », Le Point, 31/01/2019, [https://www.lepoint.fr/automobile/musk-rend-publics-les-brevets-de-tesla-pour-aider-a-sauver-la-terre-31-01-2019-2290544_646.php]

[19] MUCCINO Gabriele, The Poursuite of Happiness, 2007

[20] ILLOUZ Eva, Happycratie : Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2018

[21] GUEDJ Benjamin, Libre et assoupi, 2013

[22] FALQUY Ingrid, « Google, Apple : les jeunes veulent commencer leur carrière dans l’innovation », Cadre Emploi, 2016, [https://www.cadremploi.fr/editorial/actualites/actu-emploi/detail/article/google-apple-les-jeunes-veulent-commencer-leur-carriere-dans-linnovation.html]

[23] INSIDE QUEST, Simon Sinek on Millennials in the Workplace, 29/102016,
[https://www.youtube.com/watch?v=hER0Qp6QJNU]

[24] Utilisateur, « J’ai un problème fondamental avec la notion de travail », Reddit, 03/01/2017
[https://www.reddit.com/r/france/comments/7oagb4/jai_un_probl%C3%A8me_fondamental_avec_la_notion_de/]

[25] STUPEFLIP, « A bas la hiérarchie », Stupeflip, 2003

[26] BOURGEOIS Marie-Pierre, DESSINE Tommy « A Normal Sup’, le tabou du suicide des étudiants », Street Press, 2016, [https://www.streetpress.com/sujet/1458573123-normale-sup-ens-tabou-du-suicide-etudiants]

[27] BENECH Clément, Lève-toi et charme, Flammarion, 2015

[28] CRAWFORD Matthew, « Eloge du carburateur », La découverte, 2010

[29] CASSELY Jean-Laurent, La révolte des premiers de la classe, Arkhe Editions, 2017

[30] CONFINO Jo, « Patagonia plans global campaign for responsible capitalism », The Guardian, 2013, [https://www.theguardian.com/sustainable-business/blog/patagonia-campaign-responsible-capitalism?intcmp=122]

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