Le déséquilibre contraceptif


Articles / jeudi, février 28th, 2019

La vie de couple est une prise de conscience. Cette prise de conscience est permise par une réalité nouvelle qui nous sort de notre zone de confort. Notre univers s’élargie. Le champs de nos connaissances s’enrichit de données nouvelles. On intègre alors, plus ou moins partiellement selon son degré d’empathie, les problèmatiques associées au genre qu’on épouse. Et quand ce genre est différent du notre, on réalise certaines choses. On appréhende nos différences avec plus de profondeur, davantage de richesse. On communique, on échange, on découvre littéralement autrui. Chacun est différent. Et si on ne découvre une physionomie, une manière de penser, on relève néanmoins certaines ingalités propres au genre.

Celles que j’ai relevé chez le groupe féminin que je fréquente se caractèrisent par des peurs différentes liées au sentiment d’insécurité, au harcélement [1], à la pression sociale, à la charge mentale [2] par exemple, mais aussi à certaines discriminations, qu’il sagissent de discrimination à l’embauche ou au « plafond de verre ».

Mais l’inégalité qui m’a le plus touché est liée à la sexualité. Car, si ce n’est peut-être pas la plus impactante, elle reste, de part son caractère strictement intime, la plus invisible pour ceux qui ne la subissent pas. Et en matière de contraception, le déséquilibre est frappant.

Lorsqu’on parle avec des femmes, on découvre d’autres approches de la sexualité. Moins phallocentrés, plus douces et contextualisées. Une attention portée aux gestes et au contexte plutôt qu’au simple mouvement de va-et-vient. Certes, cette attention n’est pas uniquement le fruit du genre féminin mais est plutôt portée par des acteurs et divers représentants qu’on ne saurait catégoriser. La distinction ne souffre pas du genre mais de l’acte en lui-même : c’est l’action qui nous distingue et non l’innée. On déconstruit la pornographie et la représentation fausée, malsaine qui est faite des rapports humains (cf. « SolangeTeParle : j’ai testé les services d’un escort »). On sort de l’isolement provoqués par les sites de rencontres (cf. « Billet pour un ami angoissé »). On découvre tout le poids d’une contraception dont on ignorait jusqu’alors les imperceptibles carcans par désintérêt ou ignorance. Une charge mentale, temporelle et financière reposant majoritairement sur la femme.


Image de l’INSEE [3]

La contraception repose aujourd’hui essentiellement sur la femme. Sur les 11 moyens contraceptifs établis par le site Choisir sa contraception (je laisse de côté les méthodes dites « naturelles » qui n’ont rien d’efficace ou les stérilisations), seul 1 moyen concerne les hommes exclusivement, à savoir, le préservatif.

Alors qu’il suffit d’un simple bout de plastique pour les hommes, les femmes naviguent entre chirurgue invasive et injection hormonale tout en étant injustement assujeties au jugement de la société [4] lorsqu’elles entendent profiter de leur sexualité. L’idée n’est pas de discuter de cette inégalité qui peut être avant tout liée à la distinction physique des individus : c’est la femme qui porte l’enfant. L’idée est surtout d’en pointer la conséquence : la désresponsabilisation du corps masculin.

Phénomène de société ou biais cognitif de ma part, dans les témoignages qui me reviennent pointe souvent un désintérêt au regard de la charge contraceptive exprimé chez les partenaires masculins de plus ou moins longue durée des personnes avec qui j’ai pu échanger (je laisse de côté les agressions diverses qu’elles ont pu connaître). Tandis que certains souhaiteraient des rapports non-protégés pour satisfaire leur propre confort personnel sans se soucier derrière des conséquences, d’autres s’en désengagent totalement en ne portant aucun intérêt pour ce qui relève d’une question « exclusivement féminine ». Et tandis que dans le même temps certains s’interrogeraient sur l’existence de possibles effets secondaires (physiques ou psychologiques) ou rechigneraient à avaler des hormones dont on craint, rationnellement ou non, des risques pour la santé [5], d’autres imposent ce choix par désintérêts ou manque de convictions.

« Il faut avoir constamment en tête l’idée qu’il faut prendre la pilule à heure fixe. Il y a toujours cette alarme qui sonne en plein milieu d’une activité, qui la perturbe et coupe notre concentration. J’exagère peut-être un peu mais c’est une sorte de retour brutal à la réalité. Quelque chose qui se rappelle constamment à nous, qui nous occupe l’esprit en permanence et qui nous trotte dans la tête en tâche de fond. C’est une perte d’énergie, minime certes mais quotidienne. C’est tout de suite le drame et la peur qui nous saisit quand on l’oublie parce qu’au moment de la prendre on a été distrait par une soirée qui se passait correctement, par une visite impromptue, parce qu’on a été malade et qu’on craint de ne pas l’avoir assimilé. Derrière il y a surtout cette angoisse de tomber enceinte, la peur que ça nous cause des problèmes pour notre santé physique ou mentale. C’est sans doute injustifié mais j’ai comme l’impression de prendre tous les jours des médicaments qui « perturbent » la marche naturelle de mon corps. Et ça depuis plusieurs années. Je ne suis même pas sûre des effets physiques et psychologiques que ça pourrait déclencher en moi. De l’autre côté j’ai envie de contrôler ma contraception, de profiter de ce droit difficilement acquis. Je pense que la pilule c’est quand même bien pratique. J’aimerais juste que mes partenaires (exs, actuel et futurs potentiels) expriment davantage de considérations sur ce sujet et que je ne sois pas la seule à me préoccuper de si je vais avoir enfant que je ne peux pas tout de suite assumer. A vrai dire peu se sont intéressés quant à savoir si je la prenais, qu’on utilise un préservatif ou non . Comme si cette vérité : je dois prendre la pilule, était quelque chose de normal, de banalisé, qu’on se doit d’intégrer dès le plus jeune âge ».

En définitive, à l’ignorance légitime (mais pas souhaitable) sur ces sujets s’ajoute l’obscurantisme inacceptable de certains groupes d’influences souhaitant imposer par la force et la désinformation (cf. « Fake-news, infox, réseaux sociaux et réponses sécuritaires : les nouveaux dangers numériques ») leur vision des choses [6][7] qu’ils soient religieux, pro-vie, ou féministes. Du fait de sa prévalence, l’éducation sexuelle est fortement influencée par la démocratisation de la pornographie diffusant et promouvant, pour les plus mainstream, une image dégradante de la femme. Rien que le cumshot final ou l’absence totale de préservatifs imposés comme la norme n’est pas quelque chose d’acceptable. La pornographie n’est pas un mal, mais il peut être important de garder à l’esprit qu’il existe de certains biais.

Plutôt que de cristalliser la société, de plus en plus intolérante, autour de questions épineuses, si on relançait la discussion, renouant avec une fraternité battant de l’aile ? Pas un jour ne passe sans qu’on ne cherche la petite phrase qui sous couvert de parler de tout, n’aborde plus rien. Tout en s’éloignant de la polémique, de la course à l’indignation permanente [8] voulue par les réseaux sociaux (cf. « Les impacts des nouveaux moyens de communication sur la société : entre bénéfices et désillusions »), le premier pas en avant consiste en une prise de conscience en faisant preuve d’une plus grande empathie.

Sources

[1] CORDIER Solène, « Une française sur quatre se dit victime d’atteinte ou de violence à caractère sexiste ou sexuel », Le Monde, 19/11/2018, [https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/11/19/une-francaise-sur-quatre-se-dit-victime-d-atteinte-ou-de-violence-a-caractere-sexiste-ou-sexuel-au-cours-de-l-annee-ecoulee_5385377_3224.html]

[2] La charge mentale vue par l’illustratrice Emma : [https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/]

[3] Graphique de l’INSEE portant sur l’étude de la contraception et de l’IVG en France, de 1995 à 2015 :[https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2586517/FHEGAL17j4_F5.4.pdf]

[4] Témoignage, « Mon ‘IVG de confort’ a été un parcous de combattante », Mademoizelle, 4/12/2018, [http://www.madmoizelle.com/ivg-de-confort-temoignage-971941]

[5] DEKIMPE Valérie, « Une perception sexiste de la pilule nous a fait ignorer de graves effets secondaires », Slate, 19/10/2016 ,[http://www.slate.fr/story/126398/sexisme-pilule-effets-secondaires]

[6] RICHE Sophie, « Tu vois des pubs anti-IVG sur Facebook ? Ce n’est pas un hasard », Mademoizelle, 17/12/2018, [http://www.madmoizelle.com/anti-ivg-numero-vert-desinformation-150964]

[7] LE MONDE AVEC AFP, « Argentine : une césarienne sur une enfant de 11 ans relance le débat sur l’avortement », Le Monde, 27/02/2019,[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/27/argentine-une-cesarienne-sur-une-enfant-de-11-ans-relance-le-debat-sur-l-avortement_5429195_3210.html]

[8] BALDACCHINO Julien, « TGV, emoji et Gaulois : cet internaute a listé toutes les indignations de 2018 », France Inter, 03/01/2019,[https://www.franceinter.fr/societe/tgv-emoji-et-gaulois-cet-internaute-a-liste-toutes-les-indignations-de-2018-sur-twitter]

Mis à jour le 2 mars 2019

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