Les manipulations autour de l’IVG


Articles / dimanche, mars 3rd, 2019

La semaine dernière est paru le billet portant sur le déséquilibre contraceptif ayant cours dans nos sociétés, faisant porter sur les femmes tout le poids de la contraception, qu’il soit moral, financier, temporel, physique ou psychologique. Dès lors qu’on aborde la thématique, c’est tout naturellement qu’on est amené à s’intéresser à l’Interruption Volontaire de Grossesse, autrement plus connue sous l’acronyme : IVG.

Il est extrêmement difficile d’évoquer ce sujet car l’IVG est un acte ni à banaliser, ni à ostraciser. L’IVG est un recours offert sous certaines conditions à des personnes qui, quels que soient les choix qui leur sont spécifiques et que nous n’avons pas à remettre en cause, ont acquis après de nombreux efforts générationnels, le droit de ne pas poursuivre le processus. L’IVG, bien que salvateur dans certaines situations, reste une source de souffrance pour la mère qui, en plus d’être assujettis à une intervention médicamenteuse ou chirurgicale, doit combiner avec une souffrance psychologique liée à l’acte en question, au jugement de la société, mais surtout de ses proches. C’est un acte qui, en lui-même, n’a jamais été souhaité en tant que tel par la femme qui en fait la demande. Il ne s’agit pas d’un moyen de contraception, d’une alternative à la pilule ou au préservatif. Il intervient pour pallier les défaillances involontaires ou naturelles (les spermatozoïdes peuvent survivre jusqu’à 7 jours dans les environnements adaptés) ayant eu lieu en amont. Celui-ci n’a jamais été voulu, jusqu’à ce que le fait accompli ne nous ait laissé d’autres choix que d’y parvenir. C’est un acte qui n’a donc rien d’un acte de « confort » [1] contrairement à l’affirmation de certains politiques [2]. C’est, dans tous les cas, une opération qui ne laisse jamais indifférent.

Qu’on soit pour ou contre l’IVG (ce billet est, en toute transparence, résolument en faveur de l’IVG), du bruit inutile vient toujours s’ajouter et parasiter le débat :

Le problème aujourd’hui est multiple. Il s’agit d’une part de la propagande, de la désinformation et des faux témoignages conduits par des groupes d’influences anti-IVG. S’ajoute le blâme des personnes ayant eu recourt à l’IVG, que certains cherchent à faire culpabiliser, inconsciemment ou volontairement. Enfin, le problème est également posé par le corps médical, jouant parfois de leur « objection de conscience » afin de ne pas initier l’opération.

L’IVG qui divise

En effet, l’IVG divise ceux pour qui la « vie » doit être sauvé à tout prix, quand bien même on peut encore questionner la notion à ce stade, et ceux qui considèrent l’avortement comme un droit irrévocable :

« C’est un thème important et difficile. Ce qui me dérange en discutant c’est qu’on établit très vite une hiérarchie entre ceux qui sont en accord avec « l’esprit commun », avec des personnes qui agissent dans l’intérêt de la femme, en faveur du droit à l’avortement, des personnes défenseurs d’avancées importantes pour tout le monde, je m’y accorde évidemment, et les autres. On peut être résolument féministe, mais il n’est pas possible d’émettre des réserves contraires. Comme s’il y avait ce besoin d’embrasser absolument tout, de ne jamais émettre de nuances.

Dès que tu te positionnes un peu à contre-courant, que tu émets des réticences personnelles, tu es mis dans la même catégorie des personnes aux valeurs conservatrices ou religieuses. On nous mélange vite avec ces personnes dépassées et souvent déphasées. Je trouve qu’on ne devrait pas le faire si facilement. Il y a des gens qui sont plutôt contre l’IVG mais bien dans l’intérêt de la femme et non pour des valeurs stupides prétendument supérieures comme l’Eglise. Pourtant, il y a toujours cette fracture imposée par le : « Soit tu es une bonne personne féministe, soit tu es contre l’avortement », une redite du : « avec nous ou contre-nous » qui ne laisse aucune alternative de pensée. Ce n’est pas si simple. Ce qu’il faut dire en revanche, c’est qu’il est utile et très important de se faire sa propre idée, de se positionner quelque part, souvent en théorie et heureusement pas en pratique, en dehors des groupes d’influences, en pleine conscience et non manipulé. Je crois qu’on est tous victime de biais cognitifs et malheureusement des personnes à l’avis tranché sur le sujet, le plus souvent anti-IVG, tentent de nous imposer par la force leur vision des choses.

Chacun se comporte de la manière qui lui semble la plus éthiquement correcte selon le prisme de sa propre sensibilité. Il y a bien-sûr des éléments communs qu’on ne peut remettre en question comme la torture, le viol, l’esclavage ou le meurtre. C’est clair qu’il y a des circonstances qui ne donnent aucun droit de juger car on ne connait pas la personne qui fait le choix de l’IVG. Il y a des discussions autour du commencement de la vie. C’est un thème sur lequel il est difficile de discuter ou d’accepter d’autres points de vue. Ce qui est vraiment un problème c’est le manque d’information. Il faut beaucoup plus communiquer. Souvent il n’y a pas assez d’informations, on ne visualise pas la chose car on n’est pas en contact, on reste dans l’abstrait pour qu’il n’y ait pas de problèmes. La question centrale : « où commence la vie ? » amène à des réponses différentes. Pour des personnes c’est dès qu’il y a fécondation, dès que ça se développe seul. Pour d’autres, c’est tant qu’il n’y a pas la douleur ou que le cœur ne bat pas. Ça dépend bien sûr des faits scientifiques, de critères biologiques, mais aussi de la sensibilité et de l’éthique de chacun. Ce n’est pas une question avec une réponse aussi tranchée que l’on pourrait croire ».

Le problème reste multiple

Le problème est qu’aujourd’hui, des médecins font valoir leur « objection de conscience » afin de retarder les soins et rendre impossible l’avortement. Ce fut le cas en Argentine pour une enfant de 11 ans, violée par son grand-père [3] :

« La fillette et sa mère avaient alors formulé une demande d’avortement. La procédure a tardé 7 semaines, des médecins invoquant l’objection de conscience. Il est fréquent en Argentine que les autorités fassent traîner les dossiers jusqu’à ce que l’avancement dans la grossesse soit tel, qu’il rende impossible un avortement ».

Le problème est qu’aujourd’hui, outre la manipulation dans les choix contraceptifs de la part de certains professionnels de santé [4] afin d’imposer aux autres des choix qu’eux-mêmes voudraient voir chez nous s’accomplir, on assiste à la marginalisation des fakes-news, du droit à la « vérité alternative », véritables cancers pour nos sociétés.

« Si ma gynéco n’avait pas été psychorigide en matière de contraception, si elle n’avait pas usé de son statut d’experte pour me convaincre qu’elle avait raison, si la pharmacienne m’avait prescrit la pilule du lendemain qui empêche la nidation, et non celle qui retarde l’ovulation, si l’infirmière avait transmis mon formulaire de consentement, si ma gynéco m’avait au moins rappelée pour se soucier de mon état, tout ça n’aurait peut-être pas été si difficile ».


Capture d’écran – Résultat de la recherche « ivg » sur Google où la désinformation vient parasiter la communication du ministère de la Santé dès le top 3

En cherchant « témoignage ivg » ou « ivg » sur internet, on tombe très rapidement (dans le top 3) sur des témoignages à charges qu’on relève difficilement. Ils ne sont pas « à charge » car contraires à nos opinions, mais car le site dans son intégralité est clairement orienté anti-IVG. Employant des termes anxiogènes : « aspirations », « chirurgie », « le silence sur les risques de l’IVG » (la fameuse théorie du complot), « douleurs », « troubles psychologiques », ou des associations malheureuses : « ivg et contraintes », « ivg et cancer », « ivg et troubles mentaux » voire des techniques de manipulations grossières et péniblement efficaces. Cela se repère dans les titres, dans l’absence complète de nuances, dans le ton employé qui ne laisse pas dupe. On retrouve ainsi très haut dans le classement Google des lobbies obscures pro-vies avec un faux numéro vert, faignants d’être impartial et parfaitement indépendants [5].

Pour conclure

En définitive, certains manipulent les femmes pour en faire les instruments de leur propre politique en jouant sur de la fragilité ou la méconnaissance du sujet, en s’appuyant sur leur statut d’expert ou invoquant une impartialité qu’ils n’ont pas. Le problème reste que la prise d’informations partiales et justes est un élément crucial qui intervient généralement trop tard, lorsque la personne est en pleine détresse et sous le feu des procédures à initier, donc fragilisée. Les sites de désinformations possèdent plusieurs techniques afin de rester en haut des suggestions des différents moteurs de recherches. En multipliant les sites internet, qui se référencent les uns les autres, faisant croire en une convergence des idées et donc à une part de vérité éventuelle (argument d’autorité) ou en mettant par exemple en place un faux numéro vert.

Peu importe les convictions de chacun, manipuler les personnes sur la base de leur ignorance plutôt que de les laisser choisir en toute connaissance de cause est la preuve de la faiblesse de ses arguments. Personne n’a à imposer une décision en ce qui concerne un corps qui ne l’appartient pas. Plutôt que de persuader, il s’agirait de convaincre. Du moins, si on n’a pas peur de la vacuité de ses propres arguments. L’obscurantisme a encore de beaux jours devant lui…

Légaliser l’avortement, c’est faire le choix de continuer à se questionner sur le sujet. Car ce n’est pas parce que la porte est ouverte, que chacun en franchira le seuil.

Sources

[1] & [4] TEMOIGNAGE, « Mon « IVG de confort » a été un parcours de combattante », Mademoizelle, 04/12/2018, [http://www.madmoizelle.com/ivg-de-confort-temoignage-971941]

[2] GUILLAUME Léonore, « L’IVG de confort je ne sais pas ce que c’est », Le Figaro, 08/03/2012, [https://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-ivg-de-confort-je-ne-sais-pas-ce-que-c-est_1091256.html]

[3] LE FIGARO AVEC AFP, « Argentine : une césarienne sur une fille de 11 ans relance le débat sur l’avortement », Le Figaro, 03/03/2019, [http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2019/02/28/97001-20190228FILWWW00103-argentine-une-cesarienne-sur-une-fille-de-11-ans-relance-le-debat-sur-l-avortement.php]

[5] RICHE Sophie, « Tu vois des pubs anti-IVG sur Facebook ? Ce n’est pas un hasard », Mademoizelle, 17/12/2018, [http://www.madmoizelle.com/anti-ivg-numero-vert-desinformation-150964]

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