Ode à l’écriture


Articles / samedi, mai 19th, 2018

Il n’est pas de phénomène plus prodigieux que ces mots qui s’entre-mêlent, se cherchent, pour accoucher enfin, après le douloureux travail de l’écrivain, de la prodigieuse prose. On se laisse conquérir par le plaisir exquis de se voir ainsi heurter par les pensées de ces êtres transcendants. Au cours du récit, s’entraperçoit toute la profondeur de ces poètes d’hier et d’aujourd’hui.

On saisit le livre. Déjà l’atmosphère est différente. Avisé, l’acte est ritualisé. Prêt à saisir le témoignage qui se livrera sous peu à l’être curieux. L’essence même de la chose est inscrite en le mot : livrer. Le lecteur concentré se prépare au fabuleux voyage. Se côtoie soudainement, pour un bref instant de vie, deux esprits vagabonds. Les pages se tournent une à une tandis que le papier file entre les doigts. L’on est déjà différent. Le texte se fait le timon au sein duquel on s’engage. Catalyseur de toute pensée, on se laisse emporter par la vague d’émotions, en suivant le tranquille attelage.

Eh quel élan d’amour et de générosité que cette relation ! Une union presque charnelle. Un triptyque amoureux à l’intrigue inconnu, liant l’auteur, l’œuvre et son lecteur. Comment ne pas rester pantois devant ce divin mélange mêlant écriture et art oratoire ? Cette union des langues qui s’entrelacent.

En chaque écrivain, un lecteur. A l’origine, une histoire d’amour initiée par quelques grands-mères aventureuses. Désireuse, avant l’heure, de partager proses délicates et sonnets enchanteurs.

Comment ne pas être frappé, emporté, saisit, par la force des mots ? La beauté qui imprègne ces œuvres d’une si naïve majesté.

Eh au-delà de l’interprétation même de Rimbaud par Luchini, la définition même du bonheur :

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
 
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
 
– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
 
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

« Au cabaret vert » – Arthur Rimbaud

Avec sa mousse, que dorait un rayon de soleil arriéré…

Trop souvent la lecture souffre d’une diction plate, trop peu savoureuse. Car il faut bien reconnaitre la sagesse d’une diction bien menée. Cette sublime transformation du texte, s’avère nécessaire au passage du froid, lugubre, austère en un chant onirique. A toi, petite voix intérieure, d’insuffler désormais le rythme des mots.

L’écrit, au contraire de l’oralité, n’est pas le fait de l’instantanée. Il se libère de l’apanage du temps. Quoique ? L’on pourrait tout aussi bien s’interroger, prenant exemple d’œuvres littéraires écrites sur le vif (« Vous n’aurez pas ma haine »). Mais revenons de notre aparté :

La parole est jetée clamons-nous ? Balancée négligemment à la mer, sans qu’une quelconque reprise ne soit possible. L’écrit lui, peut se voir remanier. Et c’est cette parole chantante, repêchée, drapées de velours qui caresse l’esprit, que l’on apprend à aimer.

Mais cet amour est d’une nature capricieuse qui ne se laisse pas dompter, ni vaincre sans offrir jamais de résistance. Le désapprentissage est bien souvent trop rapide. Les mots peuvent être rare. Le flot avare. Quelle joie que de consulter alors le dictionnaire. Tenter en vain, de coller au plus près de la pensée native des mots. Embrasser le dictionnaire. Le saisir à pleine bouche, se laisser mener d’une définition à une autre. Sombrer, pour enfin, s’approprier le monde.

Définition du lyrisme

On pourrait s’interroger sur le choix du support. La plume, la mécanique d’une machine à écrire, le clavier numérique sont autant d’outils disponibles. L’authenticité de l’encre tâchant la feuille ferait-elle naître le génie ? Que dire de l’attitude contemplative ?

Y-aurait-il une transcendance de l’outil utilisé ou du lieu d’écriture ? Qu’importe l’endroit : un lit, allongé sur le ventre, un bureau, la douceur d’un parc en été, pourvu que la créativité puisse se satisfaire.

« La liberté absolue c’est cette vérité au milieu des contraintes » – Fabrice Luchini

Et le lecteur s’interroge :

Comment la construction du texte ? Comment un tel assemblage de mots. Comment de tels chefs-d’œuvre ?

S’engage une lutte contre les freins à la créativité, tenter de passer outre les caresses de l’oisiveté, venant fléchir la féroce et brutale fermeté du travailleur.

Se dégager, enfin, de la peur du ridicule. Ne pas prêter l’oreille à ces critiques qui nous diraient être maniérés, efféminées, en ceci-même que nous clamerons haut et fort : en littérature, nul amour plus beau que celui des mots. Et quand bien même ? Existerait-il une sensibilité des hommes auxquels ils ne pourraient prétendre ?

Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d’une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu’Amour sut dompter ?
Amour est un étrange maître.
Heureux qui peut ne le connaître
Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l’assurance
De venir à vos pieds s’offrir,
Par zèle et par reconnaissance.
 
Du temps que les bêtes parlaient,
Les lions, entre autres, voulaient
Être admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? Puisque leur engeance
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla.
Un lion de haut parentage
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré :
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur ;
La refuser n’était pas sûr ;
Même un refus eût fait possible,
Qu’on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin ;
Car outre qu’en toute matière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D’amoureux à longue crinière.
Le père donc, ouvertement
N’osant renvoyer notre amant,
Lui dit : « Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu’à chaque patte
On vous les rogne, et pour les dents,
Qu’on vous les lime en même temps.
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux »,
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.
 
Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : « Adieu prudence ! »

« Le Lion amoureux » – Jean de la Fontaine,
A Mademoiselle de Sévigné

L’effacement de soi, ainsi procède la lecture. Par cette projection pleine et entière, on se livre, on s’offre tout entier à ce livre qui nous saisit. On consent à notre vulnérabilité. Dans chaque œuvre, une histoire, une leçon, que l’on emporte avec soi.

Voilà les pensées au travers desquelles je m’engage, chaque fois qu’un livre, qu’un texte qui saurait me satisfaire, qu’importe le support, s’ouvre à moi et m’offre son intimité.

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Mis à jour le 16 août 2018

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