Privatisation de l’enseignement supérieur : vers la fin d’un modèle ?


Articles / mardi, janvier 14th, 2020

L’année 2020 laisse derrière elle le souvenir de ces retrouvailles fiévreuses engagées au soir de Noël. La trêve sera de courte de durée. Gilets jaunes, réforme des retraites, les distensions politiques se poursuivent d’une année à l’autre. De quoi frôler l’indigestion. Car si la nouvelle année porte en elle la promesse de belles résolutions, elle ne manque pas de marquer, aussi, le lancement du nouvel agenda politique.

Voilà donc l’année qui s’engage. Viens avec elle, l’incontournable tradition des vœux du directeur. Professeurs, personnels et étudiants se réunissent. L’annonce sera courte. En quelques phrases lapidaires seront évoqués : le désengagement progressif de l’université avec une baisse régulière des dotations sur les années à venir ; mais aussi : la mise en place de la nouvelle législation gouvernementale sur la taxe d’apprentissage, offrant davantage de « liberté » et de « marge de manœuvre » aux institutions.

De ces soixante minutes, nous ne retiendrons que cela. Car le message principal, lui, est plutôt simple. Il s’agit de la mise en concurrence des écoles entre elles pour percevoir la dotation des industriels. Car derrière ces mots « désengagement » et « liberté », c’est bien le recul de l’État dans les institutions qui est sous-entendu. Aussi, le directeur concédera-t-il ce que l’État n’assumera pas : voilà que se « prépare la future privatisation de l’enseignement supérieur ». Résignée, cynique, la confidence n’ira pas plus loin. Tout juste relèvera-t-il la dépendance accrue de l’école envers les fonds privés. La rumeur court d’une forte hausse des droits de scolarité. Rassurant, il la taira par la suite. Reste que nous gardons tous, en arrière-goût, le sentiment d’avoir été floué par ce virage libéral.

Il faut dire que nous avions jusque-là été relativement bien préservés. Ingénieurs, notre profession n’est pas à plaindre. On pense alors : « le grand perdant ce ne sera pas moi, ni tous ceux, assis sur la même branche ». On y viendra. Chacun son tour. Génération pragmatique, réaliste, sans utopies ni illusions nous ne sommes, pour la plupart, habités d’aucun besoin de dire. Il y en aurait, pourtant, des choses à dire. À ceux qui en auraient le courage, s’oppose alors le mythe du système élitiste. Pourtant, dans notre école, pas de reproduction des élites. Nos modestes promotions ne sont constituées que d’une centaine d’étudiants venus de toute la France, souvent issues, pour la plupart, des milieux modestes. Notre école, pas la meilleure mais loin d’être la plus mauvaise, recueille, il est vrai, les milieux de cordés envoyés-là par les classes préparatoires et beaucoup de passionnés.

Alors on assiste sans pouvoir rien y faire au déclin de notre profession. Bien qu’encore relativement préservée, on constate la lente dégradation du statut d’ingénieur. Dernier bastion, voilà que les catégories socio supérieures ne sont plus épargnées. Voilà que guettent, non loin, le déclassement social et la précarité. Face au volant de main-d’œuvre, les postes se raréfient. Comment les entreprises n’en profiteraient-elles pas ?

Mais plus que la défense de notre profession, nous assistons à cette vague de décisions qui bradent le patrimoine et l’héritage culturel français à petit feu. Fini les idéaux républicains ? Où en est-on de la réussite accessible à tous ? L’exception française sacrifiée sur l’autel de la sacro-sainte course à la rentabilité ? À l’accoutumance progressive face à la financiarisation, voilà la fable de la grenouille revisitée. Les étudiants s’inquiètent : nos enfants pourront-ils un jour accéder à l’éducation dans un système devenu à l’américaine ? Nous avions déjà oublié toute idée de retraite.

Alors, on écoute d’une oreille plus attentive les différentes propositions politiques. Pour ne constater, de part et d’autre, que sa dépendance au modèle libéral. Dans un manichéisme illusoire, le politique semble, aujourd’hui plus que tout, asservi à l’électoralisme au statuquo et au court-termisme. Sanctionné sur l’invisible, nul pionnier ne subsiste. On se transforme en avatar du parfait libéral. Dans un monde devenu résilient, on accepte le jeu du système, l’enfermement, la mise à mort des alternatives plus ou moins pertinentes. Le but sera de gravir les échelons de la réussite sociale et financière. Est-il, ne serait-ce qu’encore concevable, de ne pas vouloir considérer la santé, l’éducation, les transports et la défense nationale comme des entreprises ? Ne devrait-il pas y avoir des sanctuarisés ?

On céderait bien volontiers au repli sur soi. L’Union européenne nous irrite. On s’interroge : jusqu’où s’étendra la logique économique ? Serait-il possible de freiner l’ouverture des marchés ? Sans tomber dans les discours révolutionnaires marqués des stéréotypes des idées toutes faites, si elle existe, où est l’alternative ?

Quelques ressources

Mis à jour le 15 janvier 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *