Réflexions autour de l’école


Articles / jeudi, septembre 20th, 2018

Assis derrière la table parmi mes camarades, et alors qu’en fond sonore se distingue le sermon du professeur, voilà que je ne peux me détacher du spectacle qui s’offre à mon regard. Et tandis que les élèves assoupis se voient mener par la voix du maître, je contemple, rêveur, un ciel ensoleillé, dégagé de tout nuages. Ma vision s’engourdit à la vue de ces cimes verdoyantes que chahute le vent. Inlassablement, la brise remue les branches et dont les fenêtres, laissées ouvertes, amènent le bruissement jusqu’aux oreilles distraites. Le temps est passé et c’est, contemplatif devant les mêmes scénettes ordinaires mais laissées inconnues à cet œil attentif, que se sont succédées les années. Ces images portent en elles le poids de plusieurs générations passées là avant soi. Et comme Meursault dans sa cellule, des souvenirs s’accrochent, aidés probablement par l’atmosphère appesantie et l’absorption du repas contre laquelle lutte l’attention.

Il y a des professeurs qui marquent une scolarité. Des traces indélébiles laissées là par quelques personnages dévoués, bouleversant des destinés, renversants les héritages de l’innée, ouvrant de nouveaux horizons, s’affranchissant des frontières. Un professeur d’histoire notamment et la verve incroyable dont il imprégnait ses récits et que l’aléatoire plus que l’arbitraire nous avait fait rencontrer. L’impression de revivre les époques qu’il nous racontait. Des épisodes ressassés maintes et maintes fois me ramenaient à ces nombreux après-midis passés sur les bancs de l’école. Ses cours se gravaient instantanément dans nos mémoires, ouvraient des vocations, lançant des impulsions que certains avaient choisis d’appliquer à leurs ambitions. Des professeures de français aussi. Mais plus généralement des femmes et des hommes qui, de part la qualité de leurs enseignements, mais surtout de leur approches sociales et humaines et au dévouement infaillible, savaient percer les réticences des élèves que nous étions alors, gardant de fait une place intemporelle dans nos esprits et nos cœurs.

En demi-teinte, il y avait aussi ces professeurs désabusés, en souffrances, malmenés par la classe inconsciente du mal que notre insolence pouvait susciter. A la bienveillance naturelle de ces professeurs à l’écoute s’opposait parfois des nécessités qui faisaient oublier de tels dispositions. Des égards que l’on oublie de tenir malgré soi lorsque le désabusement est trop grand. Des égards chassés par les pleurs qui s’épanchent un matin devant une classe silencieuse, muette, pleine du silence étourdissant d’une pièce remplie de ces regards gênés, indisposée qui se croisent, se repoussent et s’évitent.

Puis, de temps à autre, on se retrouvait confronté à ces professeurs plutôt rêches, évaluant sèchement le travail rendu, comme s’ils s’en trouvaient heurtés dans leur chair devant ce résultat qui ne leur convenait pas.

Extrait de mon roman en cours d’écriture :

Curieusement, cette phrase assénée là me ramena à mes souvenirs. Ceux des oraux à Paris finalisant, par leur symbolique, deux ans de classe préparatoire. Et cette erreur dans l’expression du champ électrique qui m’eut valu les foudres de mon examinateur. Son caractère avait déjà été annoncé d’entrée de jeu. Préparant l’exercice dans la même salle que le candidat précèdent, j’avais eu l’occasion d’entendre leurs échanges. Je me souvenais des mots qu’il avait grondé tandis que la fille tenait toujours la craie entre ses doigts. Vous ne savez pas ? Eh bien c’est dommage parce que je ne vous le dirais pas. C’est du niveau première année jeune fille ! Voilà c’est terminé. Au revoir.
Qu’y avait-il de personnel pour que ces professeurs soient touchés de la sorte ? Pourquoi cette surenchère à l’humiliation ? La honte, préexistante, celle de ne pas savoir, pesait déjà sur nos êtres. A Paris, j’étais jeune, et cela m’avait quelque peu blessé. Oh, quelque chose de léger, mais assez pour que cela s’ancre dans mon esprit. Là, dans ces circonstances, j’aurais pu être saisi par l’envie de rire. Le simple fait d’être confronté à ce genre de situation pourrait aisément faire sourire. Mais pris dans la tourmente, je n’en menais pas large. Nos âges rendaient incongru tout échange de ce type, et pourtant ils étaient légion. L’existence même de la relation élèves-professeur semblait initier la démarche que le système entretenait. De telles remontrances nous ramenaient inlassablement à l’enfance, au sermon de l’adulte sur l’enfant. Pourtant adulte, j’avais l’impression qu’on m’avait ôté mes vingt-deux ans.
J’avais toujours été impressionné par le calme de nos aînées, comme s’ils savaient que toute jeunesse, aussi impétueuse soit-elle, finissait par trouver sa voie. Peut-être se figure-t-on bien des choses. Sans doute que, les soucis que la jeunesse s’impose, n’en sont pas véritablement. Il y avait chez eux quelque chose de visionnaire. Une espèce de salut, venant au secours des naufragés, esseulées, perdus et ballottés par les éléments. Une main salvatrice, qui, unique élément de vie au milieu des récifs brumeux, se dressait tels ces phares majestueux que l’on surnomme Enfer. Je savais sans l’accepter, qu’à ce chagrin d’école ne s’opposait finalement rien de grave.

Il y avait ces évaluations auxquelles se confrontaient mes camarades et le dialogue à sens unique qui s’en suivait inévitablement, démunie de tacts et plutôt brusques : Où sont les numéros des diapositives ? Ils y sont où ils n’y sont pas. Voilà ! Il n’y en a pas. Des phrases que j’avais peine à entendre quand bien même elles ne m’étaient pas adressées. Quid d’un simple : « Peut-être auriez-vous pu envisager numéroter votre diaporama. J’aurais bien aimé pouvoir m’y référer. Vous ferez sans doute mieux la prochaine fois » qui aurait su être beaucoup plus efficace.
Cela donnait lieu à des remontrances stériles à la psychologie absente, portées par des considérations numéraires pour des notes qui n’étaient, finalement, à l’échelle d’une vie, pas si importantes. Pris dans l’immédiat, combien d’élèves avaient délaissés la compréhension au profit de la notation ? Et des années plus tard, que resterait-il de ces notes arrachées ? Des connaissances ? Même pas.

Je fantasmais en imaginant le déroulé de mon cours idéal. Une vision davantage tenue à l’ouverture d’esprit plutôt qu’au recrachement de choses vainement apprises par cœur dans la douleur, oubliées tout aussitôt sans en avoir compris le sens (comprendre du latin comprendere, littéralement ce qu’on emporte avec soi). Les professeurs sont des passeurs qui doivent susciter la passion. Sans passion, on ne retient pas. Et il n’y avait rien de plus beau que ces êtres accomplis, passionnées par ce qu’ils faisaient.

Il y avait ces internes travaillant plus de cent heures par semaines, menacés par ce sabordage du système public que l’on sacrifiait afin de satisfaire au mieux les ambitions des amis du privé. Il y avait cette excellence française que se voulait dégager, en y parvenant, la classe préparatoire. Certes, la charge de travail nous privait du sport et autres loisirs (seul les meilleurs pouvaient se le permettre, ou alors était-ce une mauvaise conclusion que j’avais tiré), mais je gardais tout de même de bons souvenirs de cet internat, de ces soirées, de ces repas passés ensemble et de ces trois heures de cours particuliers hebdomadaire auxquelles les khôlles nous donnaient droits. Un souvenir écran qui atténuait des événements parfois plus pénibles. Il y avait aussi eu ces veillées interminables et ce modèle de travail acharné vers lequel j’étais peu à peu revenu et dont revenaient ses défenseurs, ayant jusqu’alors oublié toute modération.

Au modèle asiatique – qui se devait de compléter chaque planche horaire du calendrier selon une précision à en faire pâlir un suisse pour ne laisser nul part aux loisirs (pour jouer au tennis il fallait prendre un coach, tout avait pour optique l’acquisition d’un apprentissage, l’activité devait avoir un but pédagogique, quel qu’il soit) – s’opposait le modèle Norvégien (non dénué de défauts) au sein duquel le temps libre faisait partie de l’enseignement (en s’investissant dans l’associatif par exemple et en complétant des compétences sociales).

Pour conclure, et comme de nombreuses personnes de ma génération, je dois tout à ce système public qui m’a vu grandir et m’a formé en me permettant de développer les outils afin de raisonner et de pouvoir aborder des thématiques en me munissant de mon regard et convictions propres. L’école est un formidable outil de « brassage » permettant à des individus issues de différentes classes sociales de se côtoyer, d’échanger et de grandir ensemble. Un monde que la privatisation du système éducatif pourrait mettre à mal, contribuant à la reproduction des inégalités.

Il n’y a rien de plus beau que ces personnes épanouies et comblées par leurs études. L’école est un modèle qui a dû mal à évoluer et à s’adapter aux nouvelles contraintes de son époque, néanmoins, elle reste un modèle qui peut permettre un développement sain de l’individu-citoyen, un modèle rendu possible par le dévouement de certaines figures à qui l’on devait tout ou presque.

Ressources

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *