Rentrée je t’aime, moi non plus


Articles / mercredi, septembre 5th, 2018

Il était vingt-deux heures passées lorsque le dernier train me déposa. Il faisait nuit désormais. Les bus assoupis avaient rejoint le dépôt où ils dormaient dans l’attente du jour, le moteur encore chaud.

Le tramway bondé m’amène en périphérie du centre-ville où j’habite dans ce logement étudiant depuis deux ans maintenant. Je laisse derrière moi des rencontres, des visages, des amitiés que ces mois à Londres ont permis de concrétiser. Je marche dans cette atmosphère de couvre feu symbolisée par ces carrefours déserts. Une fois quittée la rame remplie de cette jeunesse étudiante, me voilà seul avec cette conviction inlassable qui résonne encore, encore et encore en mon esprit : « Je serai écrivain ».

Dans ma poche, il y a ce ticket dont chaque trajet imprime une ligne indélébile, qui s’ajoutant, viendront bientôt à le rendre obsolète. Comme laissé en suspens, il m’attendait depuis quatre mois, aspirant à quitter cette étagère où la poussière l’aurait bientôt recouvert.

La nostalgie guide mes pas. Ces minutes esseulées me voient adresser mes adieux à ce monde qui n’appartient désormais plus qu’au passé. Les souvenirs défilent. J’écoute en boucle cette musique dont je ne comprends pas les paroles : « No. 90 Kleist ». Un titre que mon colocataire avait fait jouer en rangeant ses affaires dans les cartons. Un geste poussé par la perspective de son départ. Un air d’adieu s’en dégage, intensifié par le souffle des cuivres.

Au cours des années passées j’avais souvent emprunté ce trajet et descendu ce long boulevard à l’abandon. Le plus communément enveloppé par la nuit, sous la neige ou la pluie. Le froid aussi. L’arrêt où j’avais décidé de pénétrer dans la nuit, abandonnant la chaleur de la rame, avait été le témoin de nombreuses séparations éphémères. Une habitude immuable forgée par les migrations à la salle de sport et les amis d’alors, qu’à cet endroit, je quittais. Partant de cette époque je peux remonter le cours du temps et dresser un inventaire. A chaque passage des détails nouveaux, oubliés, sortent de ma mémoire et conduisent à prolonger cette énumération intérieure. Il y avait eu ces quelques rares marches, rentrant de soirée accompagné par le chant des oiseaux s’éveillant déjà à la lueur de premiers rayons. A travers ces pas, que je mettais l’un devant l’autre de manière mécanique, me souvenant encore de la route dont mon corps avait gardé le moindre détail, j’eu une pensée pour tous ces amis, aux horizons divers, rencontrés au cours de cette scolarité conduite loin de chez moi. Je fus interrompu dans mes pensées par trois camarades de promotion, qui, m’interpellant depuis le trottoir d’en face et à la vue de la valise que je menais dans mon sillage m’avaient lancé : « C’est à cette heure-ci que tu rentres ?! ».

En tournant la clef dans la serrure, je me revois, accomplissant le même geste, l’été plus tôt. En rentrant dans cette chambre, c’est tout un univers endormi que je retrouve. Et je suis surpris de constater que rien n’a changé. Les chaussures se trouvent toujours à la même place. Une atmosphère immobile, pesante, inonde la pièce. Seuls mes voisins ont poursuivi leur route sur le long chemin de l’existence.

Je déballe mes affaires. Mes chaussures de course sont encore pleines de poussière de Hyde Park ramenée là malgré moi.

Les habitudes sont reprises mais se voient légèrement changées par cet être plus tout-à-fait semblable à celui que j’étais il y a quelques mois deçà. Légèrement déprimé à la perspective de cette rentrée que j’ai repoussée autant que je le pu, je me veux tisser des relations authentiques. Je cherche les regards dans la rue et désespère de les voir toujours fuyant, fixant le sol dans une triste et fade détermination.

Je retrouve cette caissière dont le visage m’est familier depuis deux ans maintenant. Jusqu’alors toujours arrêté aux formalité d’usage, j’eus l’audace de répondre à son bonjour enjoué en désirant y insuffler la même authenticité. Galvanisé par ces mois de bonheurs et d’épanouissement j’étais allé plus loin en allant jusqu’à me renseigner sur son état. Par ces simples mots, j’eus ouvert la porte des interactions. Je restais surpris qu’elle se souvena de moi mais qu’elle eut puisse également estimer la durée de notre dernier bref échange, limités par le rôle que nous endossions tous deux. Elle derrière la caisse, moi faisant mes courses. « Ca va toi ? Alors tu as fait une bonne rentrée ? Ca fait bien trois mois qu’on ne t’a pas vu ».

Plus tard, je mangeais avec des amis avant que le prolongement de la soirée nous amène à partager une mousse à la couleur brune. Ou encore, sympathisais avec cette étudiante nouvelle.

Plus tôt, j’avais retrouvé la tenante de cette boutique de livres d’occasion dans lequel j’aimais me perdre de temps à autre. J’appliquais la même authenticité et repartais accompagné par trois pièces de Molière et Marcel Aymé qu’elle avait insisté pour emballer dans ce papier kraft que je connaissais bien. Le soin qu’elle apportait aux lecteurs qui rentraient dans sa boutique la plaçait, pour chacun d’eux, en l’état d’une troisième grand-mère. Je me souvenais des chocobons qu’elle donnait aux curieux qui avait pris le temps de franchir le seuil à l’approche de Noël, mais aussi de cette vieille caisse enregistreuse, reine veillant sur ce royaume des rêves, cernée par ces étagères qui couraient le long des murs. Il y avait eu cette discussion, en décembre, alors que le temps était à l’image de ce qu’il pouvait être en cette région du Nord de la France : froid, pluvieux, éteint. Cette envie qu’elle avait eu, de partager avec moi, sa rencontre avec ce client qui, seul fêterait Noël. Elle avait insisté pour empaqueter les livres dans le papier, comme elle le faisait toujours. « Je vous les emballe Monsieur ». Refusant un premier temps, il était revenu sur sa décision. Le geste du déballement qui suivrait le repas sommaire qu’il aurait pris, une soupe et quelques oranges sans doute, l’auraient ramené à ses souvenirs d’enfance où il avait été heureux.

J’ai réalisé que ce qui me rendait heureux résidait dans le contact avec les autres.

Mis à jour le 5 septembre 2018

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