SolangeTeParle : « J’ai testé les services d’un Escort »


Articles / samedi, janvier 19th, 2019

Depuis plusieurs années maintenant, Ina Mihalache [1] tient une chronique sur la plateforme YouTube, intitulée SolangeTeParle. Financée par le CNC, le Centre National du Cinéma et de l’image animée, à travers la réception de subventions publiques, elle diffuse des vidéos sur des thèmes divers et variés mais bien souvent controversées. Qu’il s’agisse de sa vision de la féminité, du rôle des artistes dans la société, de ses conseils de lectures, ou encore de la mise en avant de jeunes auteurs talentueux comme Clément Bénéch [2], sa chaine regorge d’un contenu que le public a su, pour un temps, apprécier. Jusqu’à sa dernière vidéo : « J’ai testé les services d’un Escort » où un cap a définitivement été franchi.

Une honteuse vidéo

Dans cette vidéo [3] datée du 17 décembre 2018 la vidéaste partage, derrière le qualificatif « d’œuvre de fiction basée sur des faits réels » que l’on peine à croire et dont on ne croira plus une fois le visionnage terminé, sa dernière expérience en date : le recourt aux services d’un Escort.

« Donc là j’ai eu une idée parce que je sens qu’il me faut un bouleversement dans ma vie sexuelle. J’ai envie qu’un homme soit à mon service. Parce que je crois que c’est très instructif et qu’il est très important que je me place dans la position de la femme qui exige qu’on s’intéresse à son plaisir et qu’on s’exécute. Et je trouve que c’est plutôt sain de faire appel à un professionnel. […] Et les hommes ne s’en privent pas depuis la nuit des temps. Moi aussi je veux essayer […] et je veux comprendre et je veux jouir ».

Rien ne manque. Au fil de la pellicule, à l’image d’une intrigue bien ficelée, se déroule donc une pièce en quatre actes dont on aurait bien fait fi de certaines parties :

  1. Dans cette première partie on l’y voit choisir l’Escort comme on choisirait une pièce de viande dans une boucherie ou un produit dans un rayon, jugeant sur des qualificatifs sommaires et rarement humains. Après tout, c’est le caractère même de la transaction qui le veut non ?
  2. Se pose ensuite les atermoiements quant aux éventuelles limites imposées par les prestataires. On l’entend : « Bah c’est très problématique que tu ne fasses pas le cunni, pourquoi tu ne fais pas ? » Une fois la réponse donnée, la sentence tombe : « Bah merci pour ton honnêteté mais moi ce ne sera pas possible ». Brisant le quatrième mur, la voilà qui nous prend à partie : « Mais c’est quoi ce type ?! » Cela lui parait inconcevable, choquée, elle le répètera à deux reprises. La voilà découvrant l’humain dans sa complexité, dans ses limites, avec ses envies, ses désirs mais aussi avec les contraintes auxquelles il ne veut consentir.
  3. On assiste malgré soi aux ébats, dont l’audio a été enregistré.
  4. Déçue, elle réalise : « J’ai pris plus de plaisir à envisager cette rencontre […] que la rencontre en elle-même. Cette solution-là n’est pas le sésame que je croyais. Ce qui me fait jouir c’est le désir qu’éprouve l’autre pour moi ». Voilà donc : l’expérience d’une relation tarifée et donc, per se non consentie, ne procurerait qu’un bonheur illusoire et éphémère ? Surprenant !

J’ai longtemps hésité à écrire ce billet. Cette critique ne se veut pas ad personam. Ma rancœur n’est pas dirigée contre Ina Mihalache mais contre cette vidéo qui n’est autre qu’un véritable recul en arrière. A l’heure où, dans nos sociétés, les tensions se cristallisent autour de sujets épineux tel le féminisme, les inégalités qui s’amenuisent toujours aussi faiblement entre les femmes et les hommes, et où l’éducation sexuelle et amoureuse passe essentiellement à travers la consommation de vidéos pornographiques, comment ne pas voir le caractère dégradant d’une telle naïve promotion du sexe tarifé ?

Une vidéo qui interroge les limites de notre propre sexualité

Derrière les apparences, une relation non consentie

L’ignominie qui caractérise cette vidéo repose avant tout dans cet éloge absurde, naïf de la prostitution. On aimerait effectivement croire en ces phrases aguicheuses sensées achalander le client : « Je fais plaisir aux femmes en me mettant entièrement à leur disposition », « Je préfère donner du plaisir plutôt que d’en recevoir. Je t’appartiens pendant ces trois heures ». Il s’agit avant tout d’une comédie à laquelle la transaction fiduciaire doit nous faire croire. Cette comédie ne repose que derrière l’entretien de l’illusion du sexe consentie.

Le jeu de domination et de soumission est à la base même du plaisir et de l’excitation sexuelle. Pourtant Ina se confonds lorsqu’elle tente de l’éprouver au travers l’emploi de services tarifés. Ce qui excite dans la soumission de l’être aimé, à son dévouement à notre plaisir, c’est justement que celui-ci est pleinement et librement consentie, à l’origine d’une initiative personnelle et volontaire. Comment ne pas voir alors le décalage malsain entre l’idée d’une relation sexuelle contrainte par l’argent, plaçant obligatoirement le receveur dans la position du dominant et du prestataire à celui de dominé et en opposition, celle de ce couple amoureux, tenu, non pas par l’argent, mais par un plaisir mutuellement consenti ? Et c’est justement parce qu’Ina échoue à créer une relation librement consentie qu’elle ne parvient à satisfaire ses désirs initiaux : « J’ai envie qu’un homme soit à mon service. Parce que je crois que c’est très instructif et qu’il est très important que je me place dans la position de la femme qui exige qu’on s’intéresse à son plaisir et qu’on s’exécute ». L’échec était prévisible.

Enfin, une série documentaire entends décortiquer l’envers de l’industrie du porno. Intitulée Hot Girls Wanted: Turned On et disponible sur Netflix, on accède à des centaines de témoignages, loin des clichés et des propos culpabilisateurs habituels. Cam Girls, producteurs de films pornographiques, acteurs, filles en quête de gloire, industrie du dating, on y suit le quotidien de ces travailleurs du sexe. J’y retiendrais avant tout le propos sarcastique de l’agent artistique d’un des acteurs dans l’épisode 4 de la saison une [4] :

Ça-et-là vous allez entendre : « J’ai toujours voulu faire ça », « Je le fais pour le sexe », « J’adore le sexe, j’ai vraiment hâte de le faire ». Si tout le monde fait du porn, c’est pour l’argent. Tu ne t’es jamais réveillé un jour et tu t’es dit : « Je veux faire ça toute ma vie ».

Here and there you will hear: “I have always wanted to do this, I am doing it for the sex”. “I love sex, I can’t wait to do this”. Everyone who does porn, it’s because of money. You didn’t wake up and be like: “I want to do this for the rest of my life”.

Nous faire croire que l’industrie du porno ou de la prostitution est une voie majoritairement choisie et épanouissante pour la majorité des acteurs c’est comme prendre l’exemple des rares cas de réussite sociale pour tenter de nous faire croire en la méritocratie : les cas particuliers ne font jamais une généralité et bien nombre de travailleurs souffrent et le font sous la contrainte. La contrainte de l’argent, de la nécessité, mais aussi et parfois, physique.

Un rapport fossé de la réalité

Outre le fait que la vidéaste fasse l’apologie du sexe tarifé et donc de la prostitution, considérant dans l’acte qu’il s’agisse-là d’une « forme de participation à la santé publique » (oubliant par là-même la grande fragilité de ces populations à risques, voir le rapport d’information « Situation sanitaire et sociale des personnes prostituées » rédigé pour le Sénat [5]), c’est aussi l’utilisation de l’argument ad antiquitatem qui pose problème : « Les hommes ne s’en privent pas depuis la nuit des temps » mêlée à une vision bien personnelle de la sexualité : « Moi aussi je veux essayer […] et je veux comprendre et je veux jouir ». Par cette phrase, Ina oublie que le partage, l’écoute et l’échange sont les prémices d’une relation sexuelle épanouie. Cette sur-utilisation de la première personne ne peut mener à un plein et entier épanouissement des protagonistes. Le dernier mot n’est d’ailleurs pas banal : rien de plus personnel que la jouissance. Mais cet égoïsme inné lié à l’expression bien personnel du plaisir peut être modifié. L’amour en soi vise à la satisfaction personnelle de ses désirs. Mais ce caractère inné peut être dépassé par l’écoute et l’attention portée à l’autre pour devenir le champ d’expression de plaisirs partagés.

Lorsque Ina prononce cette phrase : « Depuis tellement longtemps je suis habituée que l’homme m’instrumentalise pour son plaisir », c’est oublier que cette assertion ne saurait être genrée. En effet, l’instrumentalisation n’est le propre ni de l’homme ni de la femme en soi. Elle-même instrumentalise autrui dans sa vidéo. Certes il existe des biais causés par l’existence d’une société encore trop patriarcale, ce que dénonce notamment l’illustratrice Emma dans ses superbes BD (voir [6 ][7] et [8]), mais cela ne saurait justifier l’instrumentalisation des autres, selon une sorte de libre expression et interprétation de la loi du Talion. Pourquoi ne pas avancer ensemble plutôt que de remplacer l’instrumentalisation par les uns au profil de l’instrumentalisation par les autres ?

A l’origine, un problème d’éducation des générations

A défaut d’autre chose, la vidéo a néanmoins le mérite de lancer quelques pistes de réflexions au grès des interrogations d’Ina Mihalache :

« Je suis un peu nostalgique de ma sexualité d’enfant […] C’était plus instinctif. Dès qu’il y a eu les pénétrations ça m’a complètement, j’ai été déboussolée. J’ai voulu savoir comment faire avec le corps de l’autre et du coup j’ai arrêté de m’interroger sur le mien. C’est comme s’il passait en second obligatoirement ».

« Trop longtemps j’ai voulu être le bon coup et alors je ne me posais pas la question de qui peut être le bon coup pour moi. Qu’est-ce que c’est ma liberté sexuelle ? Je crois qu’il y a pleins de rapports que j’ai accepté plus jeune et dont je ne voulais pas. Et j’ai dit oui jusque parce que, c’est hyper cliché, mais j’avais joui à séduire et donc ça allait de soi que je « paye » le prix des conséquences. En gros c’est le truc de passer à la casserole enfaite. Et je n’accepte plus de passer à la casserole ».

De plus en plus, l’éducation sexuelle se fait au travers le visionnage de vidéos pornographiques. Celles-ci constituent pour beaucoup de jeunes, le premier contact avec la sexualité. Un contact biaisé par rapport à la réalité, qui impose des standards qui n’en sont pas vraiment (sur-représentation du plaisir masculin, fantasme du viol, de la femme toujours désirante, de relations brutales, soudaines et non immédiatement consenties, application de l’adage : « si ça existe, il y a forcément du porn avec » etc.). Une sorte d’expérimentation « hors-sol », à l’image de ces pieds de tomates n’ayant jamais touché la terre.

Comme le montre le visionnage de films pornographiques lui-même, le plaisir est orienté, concentré autour des seules pénétrations et du plaisir masculin [9]. J’avais abordé ce phénomène de libéralisation de la pornographie dans « Billet pour cet ami-angoissé » instauré avec l’arrivée de la numérisation, ayant pour résultante une pression accrue sur les jeunes qui ne se considèrent plus dans la « norme », norme imposée par les standards biaisées de la pornographie. Le parallèle établit par DATA GUEULE [10] est d’ailleurs pertinent : aujourd’hui la pornographie se consomme comme un fast-food, un « fast-food du porn » comptabilisant 50 000 recherches par minutes, l’équivalent du nombre de burgers servit par Ronald McDonald chaque seconde dans le monde. En parallèle on assiste à une précarisation des conditions de travail. Les coulisses filmées par l’équipe de Hot Girls Wanted: Turned On le montre bien [4] avec cette phrase prononcée par le directeur de la photographie en plein tournage d’une scène X, pourtant  « soft » selon les critères du milieu, à l’actrice : « Si ça fait mal, ça rend bien, rappelle toi » (If it doesn’t feel good, it looks good, remember that).

Éduquer plutôt que culpabiliser

En définitive, il est important que les générations reprennent en main les standards qui leur sont imposés. La pornographie et la représentation que l’on a de la sexualité doit évoluer vers l’idée d’une relation consentie, mutuelle et partagée. Il ne s’agit pas de condamner la pornographie mais de prendre en compte les défauts et les problèmes éthiques qu’elle génère afin de proposer aux générations futures un imaginaire collectif allant dans le sens de relations respectueuses, stables, saines et pérennes. Comme le montre l’épisode 1 de la saison 1 du film-documentaire Hot Girls Wanted: Turned On, certaines femmes osent prendre le contre-pied en proposant des productions alternatives, allant dans le sens d’une pornographie respectueuse. La vidéo d’Ina, tout comme la pornographie mainstream propose, au contraire, une vision biaisée de la réalité et dégradante qu’on ne saurait accepter.

Sources

[1] « Ina Mihalache », Wikipédia, 07/01/2019
[https://fr.wikipedia.org/wiki/Ina_Mihalache]

[2] SOLANGE TE PARLE, « Je suis avec un garçon », 28/04/2015,
[https://youtu.be/eCNK6Bkge04]

[3] SOLANGE TE PARLE, « J’ai testé les services d’un escort », 17/12/2018,
[https://youtu.be/F98kdfg3lbE]

[4] BAUER JILL, GRADUS RONNA, « Hot Girls Wanted : Turned On », S1E4, « L’éjac », Netflix, 21/04/2017, 32ème minute

[5] JUANNO CHANTAL, GODEFROY JEAN-PIERRE, « Situation sanitaire et sociale des personnes prostituées », Rapport d’information pour le Sénat, 08/10/2013,
[http://www.senat.fr/rap/r13-046/r13-0467.html]

[6] EMMA, « Les conséquences », emmaclit.com, 15/11/2018,
[https://emmaclit.com/2018/11/15/les-consequences/]

[7] ERGISI HELENA, « Charge mentale : l’illustratrice Emma dénonce le manque d’initiative des hommes », Au féminin, 17/01/2019,
[https://www.aufeminin.com/news-societe/l-illustratrice-emma-denonce-le-manque-d-initiatives-des-hommes-s3000614.html]

[8] UTILISATEUR, « Charge mentale : l’illustratrice Emma dénonce le manque d’initiative des hommes », Reddit, 18/01/2019
[https://www.reddit.com/r/france/comments/ah90ua/charge_mentale_lillustratrice_emma_d%C3%A9nonce_le/]

[9] GAVRIELI YAN, « Why I stopped watching porn », TEDxJaffa, 26/10/13,
[https://youtu.be/gRJ_QfP2mhU]

[10] DATA GUEULE, « Datagaule et clitodonnées : le plaisir à la chaine », Youtube, 17/01/2019
[https://youtu.be/CowmAzQo2IE]

MATHIEU SOMMET, « Le porno c’est mal – SLG n°81 », 05/04/2014,
[https://youtu.be/OUofVQGLtkU]

« Billet pour cet ami angoissé », Mignonnette Philosophique, 14/08/2018
[https://mignonnette-philosophique.com/articles/billet-pour-cet-ami-angoisse/]

Mis à jour le 6 mai 2019

2 réponses à « SolangeTeParle : « J’ai testé les services d’un Escort » »

  1. Vous êtes un puritain ? Genre catholique mariage pour tous ? https://www.youtube.com/watch?v=mW1JxFb_7aM Vous êtes d’un vulgaire et d’une bêtise affligeante monsieur, vous n’avez de cesse de parler et critiquer la pornographie mais connaissez vous la littérature libertine ? Connaissez vous Bukowsky, Henri Miller ? Avez vous un semblant de connaissances pour vous permettre de parler de ces sujets, avez vous vu Show Girl ? Le Burlesque non plus j’imagine, pas même le cabaret, vous n’avez semble t’il jamais parlé à une prostitué. Votre connaissance et votre faculté d’analyse est médiocre, je vous invite à vous intéresser mieux à ces sujets vieux de plusieurs millénaires.

    1. Bonsoir monsieur,

      Si je puis me permettre, je ne critique pas la pornographie dans son ensemble. Je n’ai rien contre les cabarets, l’érotisme ni même la littérature libertine, qu’il s’agisse des écrits de Françoise Rey en passant par 50 Nuances de Gris, Nymphomaniac, ou plus littéraire : Miller ou encore Women de Bukowski. Plus généralement je n’ai rien contre des activités qui impliqueraient le respect de chacun des partis.

      Ce que j’entends critiquer n’est pas cette pornographie subversive émancipatrice des années 70 ou ce doux érotisme auquel vous faites référence. Celle-ci n’existe plus depuis que la pornographie est devenue un bien de consommation comme un autre. Ni puritain, ni catholique et encore moins conservateur comme pourrait le laisser supposer votre seconde rhétorique, j’entends dénoncer les dérives de la pornographie actuelle. Je vous invite donc à consulter les différentes références dont je fais mention, à savoir les documentaires : DATA GUEULE N°85 Datagaule et clitodonnées : le plaisir à la chaine disponible sur YouTube (https://youtu.be/CowmAzQo2IE) ou encore la série-documentaire Hot Girls Wanted: Turn On.

      Puisque vous y faites référence, sans doute avez-vous déjà bavardé avec une prostituée. Quelle généralité avez-vous donc tirée de ce cas particulier ? Hormis de rares histoires bien distinctes, le recours à la prostitution n’est ni un choix ni un loisir.

      Enfin, vous me jugez « vulgaire », « affligeant » et « médiocre ». Je regrette de votre part le résumé aussi bref que hâtif que vous tirez après quelques lignes seulement. Je trouve ainsi dommage de couper court à toute discussion en réduisant à cela tout interlocuteur à la vision différente de la vôtre. Je ne ferais donc pour ma part, pas référence au nom que vous avez choisi, à savoir « GmTamr », qui prononcé de vive voix, donne un tout autre aperçu.

      Dans tous les cas, je vous remercie pour votre retour. J’espère, même si vous ne les partagez pas, avoir pu vous éclairer sur certains points.

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