Ma grand-mère


Contributions volontaires / mercredi, juin 27th, 2018

Cette histoire aurait pu commencer comme un roman de Zola ou une œuvre de Monet. Par la description de machines s’agitant frénétiquement sous les verrières noyées de soleil. Ou les volutes de vapeurs brûlantes relâchées en un long sifflement par des purgeurs lassés de mordre le rail. Léchant les quais, cette blancheur tourbillonnante, comme un duvet de neige, se serait vu immortaliser par le génie de ces artistes d’hier lors de sa longue montée à travers les charpentes de fer.

Côte d’Azur

C’est là, à l’été 44, au sein de cette atmosphère particulière, qu’avait pris naissance le premier souvenir de ma grand-mère. Peut-être ce mécanisme avait-il été engendré par la peur de l’enfant à la vue de ce train agité de soubresauts à l’instance du départ ? Et qui promettrait alors, d’éloigner définitivement deux êtres rendus inséparables par l’amour maternel.
Sans doute pouvait-on y voir la métaphore de sa vie. Un récit dont les rails tortueux de la ligne Central-Var des Chemins de fer de Provence préfiguraient la genèse originelle. Un point de départ dont le souvenir initial n’était que la préface d’une longue série à venir.

Elle avait fait ses premiers pas Avenue des diables bleus à une époque où l’on chantait encore La Madelon. Elle avait été familière des ateliers de couture. Sa maison avait connu le timbre de la voix que sollicitait la chorale. Elle avait été le lieu où le patois oublié refaisait surface. Il y avait eu ces veillées où, au creux du lit, j’écoutais les légendes de ces villages désertés. Les contes d’Alphonse Daudet lus à la lumière de la lampe de chevet. Rocca Sparvièra reprenait vie. Et avec lui, tant d’autres histoires berçaient mes nuits.

Elle avait cette peau brunie par le soleil niçois. Son corps s’était fait à la rudesse des villages perchés des vallées et leurs nombreux raidillons. Son esprit avait de commun ce contraste entre les rocailles gorgées de soleil et cette mer lointaine faite d’un bleu profond. Car elle savait se montrer forte et déterminée en plus de son cœur tendre et généreux. Elle apaisait les craintes et modérait l’impulsivité propre à toute jeunesse. Sa voix se faisait douce en visitant le malade ainsi alité. Elle ne tarissait pas des remèdes connus de toutes grand-mères. Aux soupes de sauge succédaient la variété du terroir provençal qu’accompagnaient souvent les rires et la joie. Ma grand-mère composait autour d’elle un havre de paix rendu insensible à la marche du temps.

Aujourd’hui ma grand-mère n’est plus qu’un souvenir. Appartenant à une époque déjà révolue, elle vit encore à l’esprit de ceux qui portent l’essence des valeurs qui furent siennes. Ceux dont les cœurs s’échauffent au souvenir de ces instants de bonheur. Quand je laisse les paysages de la Côte d’Azur, c’est un peu d’elle que j’emporte près de moi. L’image de cette enfant, qu’elle était redevenue, surprise par le réveil du train, fut la première et peut-être la dernière qu’elle eut à l’esprit avant que le flot ne s’interrompe et s’esquisse face à l’avancée de la maladie. Comme si tout n’était qu’un vague recommencement.

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