Rétrospective Culturelle #1


Rétrospectives Culturelles / mardi, novembre 13th, 2018

En ce mois d’octobre, il y a ces livres qu’on lit le long du Canal Saint Martin autour d’une tarte aux fruits de Bob’s Bake Shop, d’un Cappuccino de chez Ten Bells, d’un cheesecake de chez Nanashi ou encore d’un milk-shake prit au Général Store. Autant de lieux que je me plais à fréquenter, autant de nourriture apportée au corps et à l’âme. Un mois d’octobre qui, bien qu’il fût, vous l’avez compris, dispendieux et éclectique, m’a fournit le terreau nécessaire à la rédaction de cette toute première rétrospective culturelle !

The First Man

Ce film suit l’épopée de la course à la Lune confrontant les Russes aux Américains selon un axe dédié à la mission Apollo 11 bien que les étapes nécessaires à la réalisation de ce programme soient également abordées. Le film Apollo 13 avait repris les péripéties de la mission éponyme, quand Gravity plongeait dans un scénario fantaisiste et que le film russe The Spacewalker décrivait la première sortie dans l’espace. The First Man quant à lui amène le spectateur à suivre les soubresauts scientifique, les balbutiements initiés par le programme Gemini, marqués par la concrétisation des missions Apollo, le sacrifice malheureux de quelques hommes courageux et l’alunissage de Neil Armstrong (suivit par Buzz Aldrin et Michael Collins) le 16 juillet 1969.

The First Man est un film réaliste que l’on a plaisir à regarder lorsqu’on aime la thématique abordée mais qui se laisse tout autant apprécié par un public moins passionné par le sujet. On y trouve moins d’incohérences que dans le film Gravity mais surtout une rétrospective très intéressante. Comme à chaque fois que l’on regarde ce genre de films, on s’émerveille de nouveau devant ce satellite qui nous domine, en imaginant qu’un jour des hommes y ont posés le pieds avant que la mécanique de l’oublie et le train train quotidien efface ces considérations. Une sorte de décharge émotionnelle que ce film vide et remplie à la fois en ravivant la fascination de l’Homme pour cet univers méconnu qui nous entoure.

Le seul point décevant selon moi : le retour sur terre abordé de manière très brève, donnant l’impression que le film fait l’impasse sur cet événement.

Lève-toi et charme, Clément Bénech

Commencé cet été sur le chemin qui me menait à Londres, abandonné entre-temps puis repris à la lueur de quelques jours d’accalmies, c’est aisément qu’on plonge de nouveau dans les pages, reprenant avec plaisir le fil du récit. Les réflexions du narrateur – qui résonnent avec les pensées que l’on a tous déjà expérimentés – disséminées tout au long de l’histoire, apportent un terreau propice à l’enrichissement culturel, et dont l’appropriation est laissée au bon vouloir de chacun. Chacun y puise ce qu’il y trouve et selon les aléas de recherches approfondis par la suite :

“Ils faisaient alors chambre à part et il avait passé la soirée à l’appeler toutes les demi-heures sur le téléphone de sa chambre, raccrochant dès qu’elle décrochait, simplement pour vérifier qu’elle n’était pas sortie faire la fête en ville. C’est ainsi, conclu Annabelle, que les pères nous montrent parfois la vie dont ils rêvent pour nous, en faisant mine de nous en détourner.”

“Je me rappelai alors qu’à mille kilomètres de là, quelqu’un que j’aimais avait subi une perte. Je me le rappelai avec étonnement, comme si je n’avais pas quitté Hélène ce matin même, mais plusieurs jours auparavant, comme si la distance que j’avais parcourue n’était pas spatiale, mais temporelle. […] Je me figurais alors qu’il y avait en nous quelque chose de reptilien, d’ancestral, qui ne s’accommodait pas de ce que l’on puisse parcourir mille kilomètres en une heure. Peut-être, me disais-je, est-ce cette même rémanence de nos ancêtres qui fait que nos amis éloignés géographiquement nous restent lointains malgré la multiplication des moyens de communication qui créent dans notre poche l’illusion de la présence ; quelque chose en nous ne pourra jamais remplacer l’étreinte.”

Il y a en nous une cellule qui assimile l’éloignement physique, et qui laisse libres les places qu’avaient occupées nos amis d’alors pour que d’autres puissent en jouir. C’est à ce prix qu’en tout lieu nous trouvons la ressource de reformer notre cercle.”

Le problème de la nostalgie, ce qui est si blessant chez elle, c’est qu’elle est intransmissible. Chaque nostalgie est un prototype, un modèle unique qu’on ne peut pas partager. Je ne comprends même pas que l’on ait donné un nom générique à un sentiment aussi disparate […] tu dois absolument comprendre quelque chose qui t’aidera toujours dans la vie, c’est que cette fille est incapable – même avec la meilleure volonté du monde – de comprendre ta situation, incapable de te mettre à ta place. L’empathie est un vœu pieux. Une utopie. Quand nous pensons être capables de ressentir ce que ressent quelqu’un, nous avons l’impression de l’empathie ; mais cette illusion nous ne la ressentons qu’au présent, à un instant précis, nous projetons ce que nous sommes nous même dans la situation envisagée ; mais pour que la substitution soit possible, il faudrait que l’on puisse non seulement vivre l’actuelle situation avec les yeux de la personne, mais qu’en plus nous ayons vécu tout ce qu’elle a vécu auparavant, car il n’y a aucune situation qui puisse être vécue de la même façon par deux personnes différentes.”

Lève-toi et charme est avant tout le suivi d’un étudiant patinant avec une thèse qu’il a bien du mal à achever. S’exilant à Berlin avec le vague espoir d’y trouver la source d’inspiration qu’il lui manque, loin de la vie parisienne et de son amie Annabelle, il fera la rencontre de Dora à la personnalité atypique qui ne le laissera pas indifférent :

Je montai lentement l’escalier en colimaçon en essayant de deviner à quel étage Dora pouvait bien être. Je cherchai en vain un interrupteur. Était-il possible que sa famille habite dans un tel endroit ? Dans le noir, je me dis que cette hypothèse était parfaitement plausible, et qu’en passant toute sa jeunesse dans un silo à grains, on avait de grandes chances de devenir quelqu’un comme Dora”.

Symbole d’une génération en manque de repères, à la quête d’un bonheur qu’il ne parvient exactement à définir, d’un sens dans le monde professionnel, le voilà désormais en proie à une pénible échéance, retardée par ce voyage à valeur initiatique que l’on prends plaisir à découvrir en lisant ce roman d’apprentissage :

“Je déteste les entretiens, comme toute forme de théâtralité. Mais les thésards et les retraités ont ceci de commun qu’il sont tenus de ponctuer leur vie, de lui inventer des jalons, sous peine de sombrer peu à peu dans l’acédie proverbiale des rentiers.”

“Je déposai mon CV sur la table basse, et m’assis. Nadine me demanda si je parlais allemand […] L’entretien dura une dizaine de minutes, pendant lesquelles Nadine eut peut-être l’impression de me passer aux rayons X. Nadine faisait partie de ces personnes qu’il suffit de regarder quelques minutes pour entièrement les deviner, à la manière d’un système laplacien dont les conditions initiales déterminent en tout point l’avenir. […] Il suffisait de quelques secondes pour percevoir l’assurance chez Nadine, l’assurance de sa place dans le monde, de son utilité envers la société. Son inanité devait lui être inenvisageable […] Nadine aurait été capable de revendiquer son groupe sanguin.”

En liberté

Le point positif ? La place à 4€ au Cinéma Georges Méliès de Montreuil, probablement la meilleure affaire de tout Paris. Ce film rend caduque la critique positive du Télérama que l’on peine à comprendre. On retrouve néanmoins Audrey Tautou qui avait marqué le film Le merveilleux destin d’Amélie Poulain par son aura et charme particulier. Malheureusement, ce film me rappelle pourquoi je n’aime pas les comédies françaises (bien que je garde un très bon souvenir d’Intouchable). Comique de répétition qui tombe à plat, aucune crédibilité et un humour potache. La seule chose que ce film m’a procuré : un ennui deux heures durant. Le résultat était plus ou moins attendu tant la comédie française m’habitue peu à peu à un déclin permanent alors que son talent, pourtant plein de potentiel, lui permettrait bien des audaces. La critique est subjective, n’est finalement que constitutive de mon avis personnel, et je ne peux définitivement jouer le rôle d’un équilibriste : je me dois de prendre position. Il n’y a pas de créateurs non-engagé. Tout acte de création possède en lui, un engagement innée, constitutif de sa propre identité. Parce qu’elle est, l’oeuvre transforme.

Miro, rétrospective au Grand Palais (Paris)

Rétrospective sur Miro au Grand Palais. Le cadre est bien sûr exceptionnel. On se retrouve immergé dans un univers stimulant la créativité au milieu de toutes ces formes et ces couleurs que l’on intériorise et que l’on emporte avec soi. Que l’on comprend. Il y a aussi cette sculpture : Monsieur, Madame où l’on devine instinctivement la distinction de genre décidé par l’auteur, sans doute amorcé par l’environnement culturel et l’œuf lié à la poule et inconsciemment ramené à l’idée de la fécondité. Le visiteur retrouvera ainsi des œuvres telles que Soirée snob chez la Princesse ou encore les Constellations.

Réserver ses billets sur internet permettra de diminuer le temps d’attente bien qu’il y ait souvent forte affluence. De nombreux bons plans sur les activités parisiennes peuvent être trouvés sur le site Que Faire à Paris ?

Stupeurs et tremblements, Amélie Nothomb

Le livre d’Amélie Nothomb est une manière de découvrir brièvement et en quelques pages la culture Japonaise au travers les péripéties de la narratrice :

“L’ogre tira de sa poche un mouchoir, sécha ses larmes de rire et, à ma grande stupeur, se moucha, ce qui est au Japon l’un des combles de la grossièreté.”

Elle interroge aussi sur la place du travail dans la société et rejoint de fait les interrogations de Clément Bénech. On y apprends sans surprise que les registres ne sont pas les mêmes d’une culture à l’autre. Cette oeuvre est le récit d’une longue descente en enfer. Le lecteur s’interroge : jusqu’où chutera-t-elle ?

J’ai vraiment aimé ce livre qui se laisse parcourir en seulement quelques heures (moins de deux pour les plus motivés), acheté à la Librairie du Canal à la suite d’une longue discussion auprès de la libraire, moi indécis, hésitant entre Les prénoms Épicènes et cette oeuvre-là. Mon esprit cartésien arrivant à prendre une décision impartiale et rationnelle, je tranchais finalement en ne prenant que les deux…

“Enfant, la beauté de mon univers japonais m’avait tant frappée que je fonctionnais encore sur ce réservoir affectif. J’avais à présent sous les yeux l’horreur méprisante d’un système qui niait ce que j’avais aimé et cependant je restais fidèle à ces valeurs auxquelles je ne croyais plus”.

“Il y avait bel et bien une parenté de situation entre mon cas et le sien. Car enfin, pour m’avoir attribué un poste aussi ordurier, il fallait bien que les sentiments de Fubuki à mon égard ne fussent pas tout à fait nets. Elle avait d’autres subordonnés que moi. Je n’étais pas la seule personne qu’elle haïssait et méprisait. Elle eût pu en martyriser d’autres que moi. Or, elle n’exerçait sa cruauté qu’envers moi. Ce devait être un privilège. Je décidai d’y voir une élection.”

“La chambre douce où tu dors, les personnes que tu aimes, ce sont des créations compensatoires de ton esprit. Il est typique des êtres qui exercent un métier lamentable de se composer ce que Nietzsche appelle un arrière-monde, un paradis terrestre ou céleste auquel ils s’efforcent de croire pour se consoler de leur condition infecte. Leur Éden mental est d’autant plus beau que leur tâche est vile.”

“Et j’y compris une grande chose : c’est qu’au Japon, l’existence, c’est l’entreprise […] Mon calvaire n’était pas pire que le leur. Il était seulement plus dégradant. Cela ne suffisait pas pour que j’envie la position des autres. Elle était aussi misérable que la mienne. Les comptables qui passaient dix heures par jour à recopier des chiffres étaient à mes yeux des victimes sacrifiées sur l’autel d’une divinité dépourvue de grandeur et de mystère. De toute éternité, les humbles ont voué leur vie à des réalités qui les dépassaient : au moins, auparavant, pouvaient-ils supposer quelque cause mystique à ce gâchis. A présent, ils ne pouvaient plus s’illusionner. Ils donnaient leur existence pour rien.”

“Le Japon est le pays où le taux de suicide est le plus élevé, comme chacun sait. Et en dehors de l’entreprise, qu’est-ce qui attendait les comptables au cerveau rincé par les nombres ? La bière obligatoire avec des collègues aussi trépanés qu’eux, des heures de métro bondé, une épouse déjà endormie, des enfants déjà lassés, le sommeil qui vous aspire comme un lavabo qui se vide, les rares vacances dont personne ne connaît le mode d’emploi : rien qui mérite le nom de vie. Le pire, c’est de penser qu’à l’échelle mondiale ces gens sont des privilégiés.”

“Il me semblait que j’étais chez Yumimoto depuis dix ans.”

Quartier de Belleville (Paris)

Il y a quelque chose de Montmartre dans la déclivité, les touristes en moins. Ces quartiers abritent de nombreux artistes comme Bigard, mais il est également possible de croiser la maison de naissance d’Edith Piaf. De nombreux cafés ponctuent les rues. Il y a le Mensae avec ces escargots présentés de manière originale puisque hors de leurs coquilles. Le Belvédère offre une vue sur deux tours : la Tour Eiffel et la Tour Montparnasse. Non loin, on y retrouve le Cimetière du Père Lachaise, dont la tombe la plus visitée est celle de Jim Morrison du groupe The Doors. Et en ces lieux, on réalise à quel point se fige les distinctions sociales, même dans la mort.

“C’est bien que tu veuilles devenir écrivain. Tu pourrais aussi être essayiste. Romancier et essayiste sont deux choses distinctes et possiblement intéressantes” – JP 03/11/18

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