Le roman qui n’avait pas encore de titre #1


Roman / mercredi, septembre 12th, 2018

Le premier chapitre de mon roman en cours d’écriture.

Chapitre premier

La salle de classe était austère. Ou plutôt, c’était cette idée que je m’en faisais sur l’instant. Mes appréhensions avaient déteint sur l’atmosphère que je ressentais. Dernier à pénétrer dans la pièce, le projecteur avait été allumé et diffusait un écran bleu sur le mur à ma droite. Depuis un certain temps déjà puisqu’en fond sonore, se murmurait comme le râle d’une bête à l’agonie, cherchant en vain à aspirer l’air au travers la grille chargée de poussière. Je devinais la souffrance asthmatique de cet outil en peine qu’on ne manquerait pas, bientôt, d’achever. Entre lui et moi, nul doute que je partirai en premier. A cela s’ajoutait les stores que l’on avait baissé. La pièce n’était plus qu’un volume vide, plongeant dans la pénombre cinq êtres dont l’un allait repartir à l’image de ce projecteur, c’est à dire usé davantage, le second satisfait et les trois autres aussi muets qu’observateurs. La scène était prête. Il n’y avait plus qu’à la jouer. A ceci près que, n’ayant qu’une très vague idée de ce qui allait se passer, je sautais pour ainsi dire, dans l’inconnu. J’imagine que mon état d’esprit aurait-été tout autre en d’autres circonstances. Notamment celles où je n’aurais pas eu à me reprocher des insuffisances dans mon travail.

Les mains moites, j’avais revêtu un pantalon et une chemise pour l’occasion. Je n’étais pas dupe quant à la démarche. Cela ne tromperait personne. Peut-être même pouvais-je déceler un éclat de malice dans l’œil du jury remarquant, sans aucun mal, le subterfuge que je m’apprêtais à mener. Mais il y a des absences que même les tissus les plus raffinés ne peuvent combler. Cela ne rendait la démarche que plus décelable. Risible peut-être ? Aurais-je pu venir en short pour autant ? Il y a des audaces qu’on ne pouvait se permettre de mener. Une absence de travail à la rigueur, mais une absence de respect du protocole, quel affront ! Aussi, puisque nous étions déjà fin mai, les chaleurs estivales auxquelles se joignait le stress, influaient directement sur l’humidité de mon corps. Je pouvais sentir de grosses gouttes naître, pour enfin perler et couler le long de mon dos. De mes trois camarades, j’étais le plus proche de la sortie. Instinctivement peut-être m’étais-je placé là. En face de là où je me tenais, derrière une table que l’événement avait mené jusqu’au centre de la pièce se trouvait le juge qui rendrait, sous peu, son verdict.

Le silence se fit rapidement dans une pièce déjà morne. Aussi à l’aise que je pouvais l’être, je distinguais l’imperceptible agacement annonciateur du professeur. La présentation que nous devions mener, je dis nous par principe mais je n’étais qu’un pâle élément de figuration, démarra plutôt bien il me semble. Je pouvais entendre, mais sans parvenir à les distinguer toutefois, les voix de mes camarades. Un discours dont j’étais absent était en train de se mener sans moi. Il y avait cette chaleur que je pouvais ressentir plus distinctement maintenant que je me tenais droit, debout, concentré dans la seule démarche que d’attendre que cela passe. Je pensais à Meursault et au soleil qui devait accompagner ses pas sur le fin sable d’Alger. Je me sentais vaguement étranger des événements qui prenaient cours autour de moi. Je pouvais sentir tout le poids de mon corps reporté sur mes pieds. Je ne savais que faire de mes mains. Avec la vague impression d’être ridicule, j’essayais, par des démarches appliquées, de les garder le long du corps.

Je n’eus pas davantage l’occasion de creuser ma réflexion car je fus brusquement interrompu. Quinze minutes : c’était le temps qu’il nous était donné pour présenter notre travail. Quinze minutes : c’était la période qui avait dû s’écouler puisqu’il était maintenant venu le temps des questions. Visiblement cela devait commencer par moi. Je sentais, par le silence qui était en train de se creuser, que l’on attendait de moi une réponse. Je ne savais que dire. Évidemment, je ne pouvais me risquer à demander qu’elle me réitère la demande. Cela aurait été l’aveu, bien trop embarrassant, de ma propre inattention. Aussi, cette requête, que je n’osais formuler, se fit entendre sans même franchir le seuil de mes lèvres. Tout avait été exprimé à travers ce retour qui n’avait pas eu lieu. Agacée, elle répéta une seconde fois ce qu’elle avait dû me poser quelques secondes auparavant. Vous êtes conscient qu’au vu de votre investissement sur ce projet, on ne pourra que différencier les notes ? J’en étais conscient. Je fus d’ailleurs surpris qu’elle ne criât pas en prononçant cette phrase. Le ton se haussa par la suite. Quand je pense que ce projet demande un minimum de quatre-vingts heures d’investissement personnel. Vous n’êtes même pas à la moitié ! Trente-sept heures… Trente-sept ! Elle vérifia, Oui, c’est bien ça que je lis dans votre rapport. En effet, le chiffre était avéré. C’était bien trente-sept heures que j’avais péniblement arraché à mon temps libre. C’était donc bien trente-sept heures que j’avais mollement reporté sur le rapport.

Curieusement, cette phrase assénée là me ramena à mes souvenirs. Ceux des oraux à Paris finalisant, par leur symbolique, deux ans de classe préparatoire. Et cette erreur dans l’expression du champ électrique qui m’eut valu les foudres de mon examinateur. Son caractère avait déjà été annoncé d’entrée de jeu. Préparant l’exercice dans la même salle que le candidat précèdent, j’avais eu l’occasion d’entendre leurs échanges. Je me souvenais des mots qu’il avait grondé tandis que la fille tenait toujours la craie entre ses doigts. Vous ne savez pas ? Eh bien c’est dommage parce que je ne vous le dirais pas. C’est du niveau première année jeune fille ! Voilà c’est terminé. Au revoir.

Qu’y avait-il de personnel pour que ces professeurs soient touchés de la sorte ? Pourquoi cette surenchère à l’humiliation ? La honte, préexistante, celle de ne pas savoir, pesait déjà sur nos êtres. A Paris, j’étais jeune, et cela m’avait quelque peu blessé. Oh, quelque chose de léger, mais assez pour que cela s’ancre dans mon esprit. Là, dans ces circonstances, j’aurais pu être saisi par l’envie de rire. Le simple fait d’être confronté à ce genre de situation pourrait aisément faire sourire. Mais pris dans la tourmente, je n’en menais pas large. Nos âges rendaient incongru tout échange de ce type, et pourtant ils étaient légion. L’existence même de la relation élèves-professeur semblait initier la démarche que le système entretenait. De telles remontrances nous ramenaient inlassablement à l’enfance, au sermon de l’adulte sur l’enfant. Pourtant adulte, j’avais l’impression qu’on m’avait ôté mes vingt-deux ans.

J’avais envie de répliquer que mon échec ne concernait que moi. Que derrière chaque élève se trouvait un adulte, mais surtout un homme avec ses forces et ses faiblesses. Ses difficultés. Ses névroses. Qu’enfin, son attitude était ridicule. Mais n’ayant jamais été insolent, dans un grand élan de courage, je me tus. Je la regardais donc d’un œil absent, détaché des éléments qu’elle s’appliquait à déchainer devant moi. Il y avait aussi cette histoire de la note. Ce fameux onze garantissant à tous ceux ne pouvant l’obtenir, un redoublement immédiat. Ces critères numéraires étaient ambigus. On ne savait trop comment l’administration était parvenu à cette décision sélective. Une sorte de numerus clausus arbitraire qu’on avait jeté là. Certaines matières étaient agrémentées d’un point supplémentaire, rehaussant, de fait, leur moyenne. D’autres non. Cela compliquait souvent les savants calculs auxquels nous nous adonnions afin d’estimer nos résultats semestriels.

On me posa finalement une question technique sur le code que nous avions écrit. Voilà qu’on avait de nouveau privé les autres de paroles. Il fallait que je donne, seul, les informations. Cela revenait à fournir des explications que je n’avais pas. L’exercice m’acheva. Pour la seconde fois, je ne su que répondre. Ma voix s’était brisée lorsque j’avais ouvert la bouche et tenté en vain de prononcer quelques mots. Mon épave venait de s’ouvrir sur le récif, le ventre déchiré par la roche dentelée. Les lames revenaient à la charge, disloquant toujours un peu plus le peu qui avait survécu jusqu’alors. Elle avait l’air satisfaite. Preuve étant faite de ma non-participation, son corps avait relâché, concentré en quelques millisecondes, un intense sentiment de joie que je fus le seul à percevoir. Elle-même n’était pas consciente de la trahison qu’avait décidé pour elle, l’illumination de son regard, le bref soulèvement de la lèvre, et la soudaine hausse de son buste. Note éliminatoire. Trois. Toutes mes félicitations ! Et encore, vous avez de la chance si on vous accepte l’année prochaine. Vous finirez peut-être à la fac !

Dans l’ensemble, elle venait de prononcer cette phrase d’un air guilleret. Les derniers mots avaient été teintés de mépris, à peine perceptible certes, mais aisément distinguable pour ceux qui partageaient son opinion. Une dernière note, pointue, aiguisée qui savait pénétrer les esprits. Je souffrais de cette comparaison, à la simple idée de cette perspective. Moi, finir sur les bancs de la faculté ? On avait trop souvent reproché ses études à ma mère, elle pour qui la fac avait été son ouverture sur le monde. Et moi-même était plein de préjugés, les mêmes que ceux dont j’avais été imbibé tout au long de mes études. Et c’était ça le plus triste : le mépris de classe dont je pouvais témoigner, par mimétisme, à l’égard de ceux qui, finalement, n’étaient pas si éloignés de ma condition. Et je concluais alors que le peu d’égards que recevait la classe laborieuse n’était finalement pas le fait de la classe dirigeante, mais au contraire, avaient pour origine, le même tissu social. Quant à mon oral, je n’en avais, pour ainsi dire, plus rien à faire. Le grand brasier général avait, pour moi, débuté.

Je me trouvais sur une barque dont je ne pouvais influer sur la direction. Résigné, il n’y avait qu’à suivre le courant. Ma vie n’avait été qu’une suite d’événements, franchit les uns après les autres sans réelle détermination. Très vite on nous pressa de sortir de la pièce. La représentation avait été donnée, tout était terminé. Il demeurait pourtant un léger goût d’inachevé. Résigné, j’avais pris mon sac et étais sorti. Il me venait maintenant des mots qui ne s’étaient pas exprimés. J’étais tombé au plus bas de l’escalier. Dès la porte refermée, l’atmosphère avait changé. Il y avait dans cette pièce, que je venais de quitter, une accumulation de tensions concentrées. Une atmosphère électrique, lourde, qu’avaient amené les nombreux groupes, qui avant nous, s’étaient confronté à l’exercice avec plus ou moins de difficultés. Dehors, il y avait certes les seconds de cordés, ceux qui ne tarderaient pas, eux-aussi, à se lancer dans l’ascension. Mais il y avait aussi, en fond sonore, les éclats rieurs d’élèves soulagés de leurs peines, et dont les échos me parvenaient en lézardant les murs.

Ainsi s’acheva mon épopée scolaire, et avec elle, ma vie étudiante. En matière de sortie, on avait connu mieux.

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